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Clap final sur la Berlinale

  • Rédigé par Marcel Croës
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Gianfranco Rossi et Meryl Streep Gianfranco Rossi et Meryl Streep © Droits réservés

Une Berlinale très politique. Et même, comme l'écrivait dans son éditorial Der Tagesspiegel (le meilleur des quotidiens locaux), la plus politique de ces dernières années. Dieter Kosslick, le patron du Festival, avait annoncé que celui-ci devait jouer le rôle d'un sismographe et rendre compte des convulsions de notre temps. Mission accomplie.

Le jury présidé par Meryl Streep a donc attribué l'Ours d'or à Fuocoammare de Gianfranco Rosi, 52 ans. Projeté au début de la compétition, le film avait immédiatement recueilli les suffrages des professionnels et du public. Difficile, évidemment, de trouver un sujet plus actuel, et surtout plus fédérateur ! La tragédie des boat people du XXIe siècle nous poursuit du matin au soir. Encore faut-il savoir l'aborder d'une façon personnelle et originale, par opposition aux reportages qui déferlent sans arrêt sur nos petits écrans. Rosi est aux antipodes du racolage émotionnel. Il ne cherche pas l'image choc qui fera pleurer dans les chaumières. Avec son équipe, il s'est installé pendant un an sur la petite île de Lampedusa, où les demandeurs d'asile débarquent chaque jour de leurs rafiots pourris. La singularité de son film tient au fait qu'il s'est intéressé non seulement aux arrivants venus des côtes africaines, mais aussi aux habitants qui mènent sur l'île une vie traditionnelle basée essentiellement sur la pêche. Au point que ce décalage de point de vue amène le cinéaste à s'intéresser à un garçon de 12 ans, Samuele, qui devient peu à peu un personnage central du récit et qui se trouve confronté à un tout autre monde, celui des réfugiés. On s'avise qu'il y a au fond peu de communication entre ces deux groupes humains, séparés par une histoire, une culture et un style de vie différents. Le cinéaste n'intervient pas dans son récit : le film est présenté d'un bout à l'autre sans commentaire. Dans une interview, Rosi explique qu'il a longuement hésité avant de montrer des images de réfugiés qui sont morts pendant la traversée. Il s'agissait pour lui, dit-il, d'affronter un problème moral. Eviter le voyeurisme, mais rappeler au spectateur la réalité de la tragédie qui se joue à nos portes. Sauf imprévu, Fuocoammare sortira sur nos écrans dans les prochaines semaines.

 

La 66e édition du Festival restera marquée par l'apparition d'un ovni cinématographique, A Lullaby for the Sorrowful Mystery de Lav Diaz. D'une longueur wagnérienne (huit heures de projection), cette "berceuse pour le mystère de la douleur" a reçu assez logiquement le prix Alfred Bauer, qui récompense chaque année « une œuvre de fiction qui ouvre de nouvelles perspectives ». Tourné en noir et blanc (sublime photo signée Larry Manda) dans la jungle philippine, cet hommage à l'insurection déclenchée en 1896 contre le colonisateur espagnol est une méditation poétique sur la violence et la révolution, et une plongée « au cœur des ténèbres » (pour reprendre le titre de l'hallucinant récit conradien). On peut rester rebelle à cette esthétique qui tourne le dos à toutes les conventions du cinéma classique, et regimber contre un auteur qui impose inflexiblement sa loi au spectateur, mais il faut saluer ici une audace visionnaire comme j'en vois peu d'exemples depuis le début du siècle.

Le prix d'interprétation féminine est allé à la comédienne Trine Dyrholm pour sa prestation dans Kollektivet, où le réalisateur danois Thomas Vinterberg, s'inspirant de son expérience personnelle, revient sur le naufrage d'une utopie des années post-68 : la vie en communauté. J'ai trouvé la dramaturgie du film assez prévisible, mais le remarquable travail de l'actrice confirme que les pays scandinaves restent un vivier de talents, que ce soit au théâtre ou au cinéma.

Que de films à découvrir dans cette Berlinale! J'en repars toujours avec une immense frustration à l'idée d'avoir manqué quelque petite ou grande merveille. M'étant quelque peu emmêlé les pinceaux dans mon calendrier, j'ai ainsi manqué The Lovers and the Despot, un documentaire britannique de Rob Canaan et Ross Adam. Leur film raconte une histoire authentique, celle d'un couple vedette du cinéma sud-coréen, Choi Eun-hee (actrice) et Shin Sang-ok (metteur en scène), qui furent kidnappés en 1978 par les services secrets de Corée du Nord et forcés de travailler là-bas pour le régime, sur ordre du dictateur Kim Jong-il (le père du tyran actuel). Après plusieurs années, ils réussirent à s'évader, profitant de leur présence dans un festival étranger. C'est l'actrice elle-même qui raconte cette incroyable aventure, qu'on trouvera par ailleurs relatée dans un livre récent dont je vous recommande la lecture, A Kim Jong-il Production de Paul Fischer.

Et à présent: Auf wiedersehen Berlin, et rendez-vous en février 2017!

 

 

Rédigé par Marcel Croës

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