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Clap final à Udine

  • Rédigé par Marcel Croës
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Lee Han, le réaliseur coréen de A melody to remember a reçu le prix du public Lee Han, le réaliseur coréen de A melody to remember a reçu le prix du public © Paolo Jacob / FEFF18

"The public is always right", avait décrété jadis Cecil B. DeMille. Comme je l'ai mentionné précédemment, le Festival d'Udine a donc décidé dès sa création d'appliquer à la lettre la maxime du légendaire producteur hollywoodien. Ce qui compte ici, au Far East Film Festival, c'est l'approbation des spectateurs, qui se traduit à la fin de chaque séance par le dépôt d'un bulletin de vote comportant une gradation de 1à 5. Les résultats de ce plébiscite diffèrent d'ailleurs souvent, comme j'ai pu le constater, du sentiment des critiques et des professionnels...

Samedi dernier, à l'issue de la 18e édition du Festival, la vox populi a désigné comme grand vainqueur A Melody to Remember de Lee Han. Né en 1970, le réalisateur revient dans ce vaste récit (123 minutes) sur l'épisode le plus tragique de l'histoire coréenne moderne: la guerre entre le Nord communiste et le Sud pro-occidental, au début des années 1950. Traumatisé par les combats, un lieutenant revenu du front se retrouve à Busan, où il accepte un job d'assistant dans un orphelinat où l'on recueille des enfants victimes du conflit. Pianiste de formation, le jeune Han Sang-ryul décide de fonder une chorale et découvre – tout comme ses petits élèves – que la musique, malgré les pires horreurs, peut redonner à chacun une raison de vivre. On pourrait craindre qu'un film sur des bambins innocents tombe dans la mièvrerie, mais le réalisateur réussit à varier les climats en alternant des scènes où domine la gentillesse avec des épisodes baignant dans un réalisme souvent cruel.

Il y a une constante dans le cinéma coréen, qui le distingue de presque toutes les autres productions asiatiques: c'est la référence, explicite ou sous-jacente, à l'histoire du pays - qu'elle soit ancienne ou toute récente. Deux autres films présentés à Udine en témoignent. Assassination de Choi Dong-hoon évoque un chapitre très peu connu chez nous: la colonisation du pays par le Japon entre 1910 et 1945. On y voit des militants indépendantistes qui projettent d'assister un militaire japonais de haut rang et un riche collabo coréen. Cette plongée dans un passé trouble a suscité des discussions passionnées dans tout le pays et a obtenu un énorme succès commercial.

D'une certaine façon, on pourrait dire que le cinéma de la péninsule reflète la psyché collective des habitants. Suite à la tragédie du ferry Sewol, qui a coûté la vie à plusieurs centaines d'étudiants en avril 2014, la population a développé un sentiment de méfiance, voire d'hostilité, envers tout ce qui relève du pouvoir et de l'establishment. Dans Inside Men, Woo Min-ho (né en 1971) parle de la collusion entre le monde politique, la presse et le crime organisé. Le film a attiré quelque 7 millions de personnes et la réussite a été telle que le cinéaste a mis ensuite sur le marché une version longue, qui dure 181 minutes et a attiré encore deux millions de spectateurs supplémentaires.

 

 

En ce qui concerne la Chine, je n'ai pas vu cette année à Udine de films vraiment exceptionnels, mais de nombreuses conversations avec des producteurs, réalisateurs et professionnels m'ont éclairé sur les développements récents dans cette partie du monde. La République populaire est aujourd'hui le plus grand marché cinématographique de la planète. On y a produit l'an dernier 686 films, qui ont engrangé 61% des recettes au box-office local. L'appétit du public pour le septième art est insatiable: en 2015, on a inauguré chaque jour (oui, vous avez bien lu: chaque jour) 22 cinémas. Au total, 8000 nouvelles salles sont nées rien qu'en 2015 ! Les habitudes du public ont aussi changé à une vitesse ahurissante. L'internet a transformé le mode de consommation : on estime que les profits générés par le streaming dépasseront bientôt ceux qui résultent de la projection en salles. Pour conclure sur un bémol, j'ai noté cette observation de Maria Barbieri, une des meilleures expertes sur le sujet. Elle souligne que le pouvoir chinois a une attitude ambiguë à l'égard de l'industrie cinématographique : d'un côté, on la soutient car on y voit une forme de "soft power" vis-à-vis de l'étranger ; mais d'autre part les campagnes récentes de moralisation lancées par le président Xi Jinping ont pour effet un contrôle accru sur le contenu éthique et politique des films.

 

 

Et puisqu'on parle de politique, je terminerai en saluant le film Ten Years, qui a connu à Udine sa première européenne. Cinq réalisateurs de la S.A.R. (Special Administrative Region – pour employer un instant le jargon officiel) se sont réunis pour tenter de répondre ensemble, par le biais de courtes fictions, à la question obsédante: à quoi ressemblera Hong Kong dans dix ans ? Si toutes ces projections dans le futur n'ont pas un contenu explicitement politique, certaines d'entre elles ont provoqué la fureur de Pékin. Les média officiels ont dénoncé une œuvre qui "exploitait d'une façon irresponsable la peur de l'avenir". Mais le public local s'est rué pour voir un film qui parlait de ses préoccupations: la crainte de voir Hong Kong perdre son identité, l'érosion des libertés civiques, l'impuissance des citoyens à intervenir dans les décisions gouvernementales prises en leur nom. Ten Years est arrivé en tête cette année aux Hong Kong Film Awards. Je laisse la parole au commentateur Kevin Ma : "Ten Years est sans doute le film le plus important qui nous soit venu de Hong Kong depuis des années".

La 18e édition du Festival d'Udine a été comme toujours un rendez-vous cinématographique majeur, qui enrichit immensément notre connaissance du cinéma d'aujourd'hui. J'ai déjà noté les dates de la prochaine immersion dans cet inépuisable univers filmique: du 21 au 29 avril 2017!

 

Rédigé par Marcel Croës

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