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Chronique berlinoise - Clap 8e

  • Rédigé par Marcel Croës
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La Chine est en passe de devenir le plus grand producteur du monde. Chaque année, des centaines de salles s'ouvrent dans tout le pays. La production dépassera bientôt celle des Etats-Unis ou de l'Inde. Il s'agit tantôt de films financés par des compagnies sous contrôle étatique, tantôt de longs métrages initiés par des entrepreneurs privés. Ajoutez-y les coproductions de plus en plus fréquentes entre d'une part des partenaires chinois publics ou privés, et d'autre part des studios hollywoodiens.

Le cinéma de ce pays me passionne depuis longtemps et je ne manque jamais une occasion de suivre son évolution et de découvrir de nouveaux talents. A cet égard, la Berlinale est un lieu privilégié pour prendre la température d'une cinématographie asiatique en plein boom.Deux films présentés cette année en compétition témoignent de la vitalité et de la diversité de ce secteur. Ils se situent dans des registres totalement différents, mais je leur trouve un point commun : la référence à certains modèles occidentaux.
Black Coal, Thin Ice de Diao Yinan s'inspire visiblement des films noirs américains de la grande époque (les années 1940 et 50). Le scénario semble avoir été écrit par un cousin aux yeux bridés de Dashiell Hammett ou de Raymond Chandler. Mêmes ingrédients : une femme fatale, un ex-flic désabusé et brutal, une série de crimes sordides (des corps dépecés jetés semble-t-il au hasard). Mais le décor n'a rien à voir avec la moiteur de Los Angeles. Nous sommes dans une province du nord (le Heilungjiang probablement) où l'hiver n'en finit pas. Rues désertes et sinistres, immeubles tous pareils, petits commerces minables. Mais comme dans le récent A Touch of Sin de Jia Zhang-ke (pour moi, peut-être le plus grand cinéaste vivant), ce film parle aussi de la Chine actuelle: un pays où les valeurs morales n'existent plus, où les liens sociaux ne reposent que sur l'argent et où la violence est omniprésente. Belle écriture cinématographique, avec un travail intéressant sur la couleur. En lisant sa biographie, je vois que Diao Yinan (né en 1968) est considéré en Chine comme une des figures majeures de l'avant-garde théâtrale. Une idée me vient: il faut qu'un directeur de chez nous (par exemple Peter de Caluwe à la Monnaie) l'engage d'urgence pour une mise en scène d'opéra.
Quentin Tarantino a un disciple. Il se nomme Ning Hao. Son film No Man's Land (une production coûteuse financée par une entreprise publique, le China Film Group) est une sorte de Kill Bill tourné dans les paysages désertiques et grandioses de la Chine du Nord-Ouest (on pense plus d'une fois au décor de Monument Valley immortalisé dans les westerns de John Ford). Ning Hao rend brillamment hommage à tous les codes du réalisateur américain. On retrouve l'alternance entre les moments de calme et les explosions de violence, l'humour teinté de bouffonnerie, les retournements dramatiques in extremis et les séquences d'action où les cascadeurs ont dû s'en donner à cœur joie. Même la musique évoque plus d'une fois Ennio Morricone (le hasard fait que ces jours-ci le maestro transalpin a justement dirigé un concert à Berlin). On se demande ce qu'un film comme celui-là fait dans la compétition berlinoise, mais comme je me suis embêté ferme avec des productions argentines (La Tercera Orilla) ou grecques (Stratos) je me dis qu'il ne faut pas bouder son plaisir et admirer plutôt comme les Chinois ont assimilé toutes les recettes de l'entertainment à l'occidentale.

 

Rédigé par Marcel Croës

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