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Festival d'Udine : un héros modèle et un rebelle inattendu

  • Rédigé par Marcel Croës
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Théâtre Nuovo Giovannu d'Udine, lieu de projection du festival Théâtre Nuovo Giovannu d'Udine, lieu de projection du festival © Droits réservés

Si la plupart des films présentés au Festival d'Udine relèvent du pur divertissement (qu'il s'agisse de comédies sur des amours adolescentes ou de productions à gros budget bourrées d'effets spéciaux, sans oublier les inévitables exploits des champions d'arts martiaux), il arrive aussi que tel ou tel long métrage aborde des sujets plus sensibles, et s'aventure même à l'occasion sur le terrain risqué de la politique. Par un curieux hasard, j'ai vu hier deux récits on ne peut plus dissemblables qui appartiennent à cette catégorie: To Live and Die in Ordos de la Chinoise Ning Ying et The Attorney du Sud-Coréen Yang Woo-seok.

Tournée en Mongolie Intérieure, dans la région d'Ordos (qui avec ses paysages ingrats m'a fait penser à une sorte de Borinage asiatique), l'oeuvre de la cinéaste pékinoise âgée aujourd'hui de 55 ans illustre un genre que je croyais disparu: le cinéma édifiant, où chaque séquence est mise au service d'une propagande tellement naïve qu'on est partagé entre le rire et l'incrédulité. Le film se présente comme la biographie du chef de la police locale, qui serait décédé d'une crise cardiaque en 2011. Pendant 120 minutes, nous voyons cet homme se consacrer à son travail de flic avec une ferveur obsessionnelle qui confine au fanatisme. Tout est sacrifié au boulot: femme, enfants, frères ou amis proches. Pas une seconde qui ne soit employée à servir le peuple. En voyant sur l'écran ce parangon de vertu socialiste, je me suis retrouvé dans l'époque lointaine où, vivant à Pékin, il me fallait subir le bourrage de crâne quotidien à la gloire de Lei Feng, un humble soldat de l'armée populaire qui s'était sacrifié d'une façon quasi christique pour suivre les enseignements du Grand Timonier. Bien des années plus tard, il est apparu que la saga du brave Lei Feng était une fable inventée par les idéologues du parti: pour inciter les masses à la soumission, tous les régimes totalitaires ont besoin de figures mythiques. Le personnage de To Live and Die in Ordos est tellement invraisemblable qu'on se demande ce qui a poussé Ning Ying, cinéaste intelligente et dont certains films précédents (comme Perpetual Motion) ne manquaient pas d'intérêt, à tourner une telle niaiserie. J'ai noté que l'hagiographie de Hao Wenzhang (c'est le nom de notre héros exemplaire) est sortie sur les écrans chinois en mars 2014. Y aurait-il un lien avec la campagne anti-corruption déclenchée depuis peu par le nouveau président Xi Jinping, et qui atteint (du jamais vu!) les mandarins rouges au plus haut niveau – y compris l'ancien chef des services secrets?

 
To Live and Die in Ordos de la Chinoise Ning Ying


Depuis au moins deux décennies, le cinéma sud-coréen ne craint pas de traiter des sujets politiques, avec une franchise souvent brutale (je pense à l'impressionnant The President's Last Bang de Sang-soo Im, sorti en 2005). Avec The Attorney (L'Avocat), voici un nouvel exemple d'un drame qui nous plonge dans l'histoire récente du pays. Le réalisateur Yang Woo-seok signe ici à 44 ans son premier long métrage, inspiré d'évènements réels et conçu comme une sorte d'hommage oblique à une figure célèbre de la vie politique coréenne. Comme le spectateur européen ne connaît quasiment rien aux convulsions de l'après-guerre dans la péninsule, un petit rappel ne sera pas inutile. En 2002, un avocat qui s'était consacré à la défense des droits de l'homme, Roh Moo-hyun, a été élu président du pays. Admiré au départ (en particulier par la jeunesse progressiste) pour sa stature morale, l'homme a déçu et après avoir été à la tête de l'Etat pendant cinq ans il est revenu à la vie civile (pour se suicider un peu plus tard). The Attorney a pour héros un personnage fictif, mais qui par certains côtés fait penser aux débuts dans la vie publique du défunt président. Song Woo-seok (un nom qui, curieusement, combine le patronyme de l'acteur et le prénom du cinéaste) nous est présenté comme un jeune avocat spécialisé dans le droit fiscal: un juriste ambitieux, décidé à faire une carrière lucrative et totalement indifférent à la politique. D'une manière imprévue, il est amené à prendre la défense d'un jeune homme – le fils de la dame qui tient son restaurant favori – arrêté par la police politique pour activités soi-disant subversives. Nous sommes au début des années 1980, avec à la tête du pays un régime militaire obsédé par la chasse aux communistes.

 
 The Attorney du Sud-Coréen Yang Woo-seok


La réussite du film tient à la manière dont l'auteur nous montre la transformation psychologique d'un citoyen sans histoires, qui par sympathie pour le jeune homme injustement accusé (et soumis par les sbires des services de sécurité à des séances de torture), se transforme progressivement en défenseur acharné des valeurs démocratiques. Après des séquences introductives à mon goût nettement trop longues (il faudrait enlever un bon quart d'heure au début du récit), l'essentiel du film est consacré au procès au cours duquel l'avocat dénonce les sévices policiers et l'imposture judiciaire. On tient là un brillant équivalent asiatique de ce qu'on appelait à Hollywood un «courtroom drama» et qui nous a valu jadis des classiques comme 12 hommes en colère de Sidney Lumet ou Ouragan sur le Caine d'Edward Dmytryk. La prestation d'un acteur (Song Kang-ho) littéralement habité par son rôle tient le spectateur en haleine jusqu'à la dernière minute. En Corée, The Attorney a fait exploser le box-office: 11 millions de spectateurs pour un pays de 50 millions d'habitants!

Rédigé par Marcel Croës

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