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Festival d'Udine : clap final

  • Rédigé par Marcel Croës
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La réalisatrice Naomi Kawase La réalisatrice Naomi Kawase © Droits réservés

« Un producteur occidental qui ne comprend pas l'Asie va se trouver de plus en plus handicapé dans une industrie qui dépend désormais d'un box-office mondialisé » : cette phrase qui figure dans le livre-programme du 16e Festival d'Udine résume bien à mon sens les enjeux économiques et artistiques auxquels sont confrontés les professionnels du spectacle filmé en ce début du 21e siècle.

Comme je l'ai déjà noté, une des grandes qualités d'Udine est de nous présenter le vrai cinéma populaire d'Asie : autrement dit, celui qui plaît aux spectateurs indonésiens, japonais, philippins ou chinois. On est loin ici de ce cinéma d'auteur souvent ésotérique, voire carrément ennuyeux, dont on raffole à Cannes ou à Venise (exemple: la réalisatrice nipponne Naomi Kawase qui cette année se retrouve une fois de plus encensée sur la Croisette).
Les sélectionneurs d'Udine n'ont pas de préjugés : ils font voisiner dans leur programme – et c'est ce qui me réjouit – des drames historiques, du kung-fu, de la science-fiction, des fantaisies érotiques, des thrillers, des comédies pour teenagers ou du gore à l'état pur. Bien entendu, il n'y a pas que des chefs-d'oeuvre mais je rentre tout de même de cette semaine d'immersion dans le cinéma asiatique avec le sentiment d'avoir découvert une demi-douzaine de longs métrages qui m'ont séduit par leur thème ou leur originalité stylistique.
Conformément à son principe démocratique (pas de hiérarchie entre les films), le Festival n'a pas de jury qui décernerait un label de qualité à telle production au détriment de telle autre (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les grands studios américains se méfient de Cannes, car si un de leurs longs métrages présentés en compétition repart bredouille, on considère à Hollywood que c'est mauvais pour son image). En revanche, il existe un « Audience Award » (prix du public) qui nous révèle chaque année où vont les goûts des spectateurs locaux. Je viens de prendre connaissance de ce palmarès qui me paraît fort instructif. En effet, les trois films qui ont obtenu (par ordre décroissant) un maximum de points ont tous une connotation politique et/ou sociale.

 
 The eternal zero retrace l'aventure des kamikazes japopnais lors de la seconde Guerre Mondiale.


The Eternal Zero de Takashi Yamazaki arrive en tête. Brillamment réalisé (avec des effets digitaux qui restent discrets), c'est un récit consacré aux pilotes kamikaze de la dernière guerre mondiale. Mêlant séquences d'actualité et épisodes de fiction tournés aujourd'hui, le film nous fait entrer dans la psychologie de ces jeunes aviateurs qui, dans la phase ultime de la lutte contre les Américains, étaient envoyés au casse-pipe par des supérieurs inflexibles. J'ai trouvé cet Eternal Zero assez ambigu, dans la mesure où il tend malgré tout à héroïser les exploits aériens de ces garçons victimes d'un criminel bourrage de crâne.

 
 


Deuxième film plébiscité par le public d'Udine, The Attorney (L'Avocat) du Coréen Yang Woo-seok, qui nous replonge dans les sombres années de la dictature militaire en Corée du sud. J'en ai parlé ici l'autre jour, et je pense vraiment que ce « courtroom drama » d'une forme très classique, remarquablement interprété, mériterait d'être vu chez nous – à condition de raccourcir les séquences d'exposition, qui sont utiles mais trop longues.

 
 Eugene Domingo dans le long métrage du réalisateur Jun Robles Lana.


Curieusement, il est aussi question de dictature dans le troisième film, Barber's Tale du jeune Jun Robles Lana. Cette fois nous sommes aux Philippines à l'époque où Ferdinand Marcos prend le pouvoir et déclenche une chasse impitoyable aux rebelles communistes. Comme dans The Attorney, c'est un personnage au départ sans credo politique (ici, la veuve d'un coiffeur dans un petit village) qui est amené en quelque sorte malgré lui à prendre parti dans une lutte idéologique. Le film repose d'un bout à l'autre sur la prestation d'Eugene Domingo (présente au Festival et acclamée par le public), une des actrices les plus populaires des Philippines. Elle joue avec une sobriété d'autant plus surprenante qu'elle est célèbre dans son pays pour ses apparitions dans des shows télévisés où elle se livre sans vergogne à des numéros d'overacting.

Bon bilan, donc, pour ce 16e Festival. Une fois de plus, je me suis retrouvé avec bonheur dans cette petite ville qui m'a séduit au fil des années et dont j'apprécie sans me lasser la gastronomie et les vins exquis. N'oubliez pas non plus, si vous y allez, de passer au Palais Archiépiscopal pour admirer les merveilleuses fresques de Tiepolo (un trésor inconnu que personne ne visite). Je lève mon verre de schioppettino à la santé d'Udine!

Rédigé par Marcel Croës

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