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Un samedi sans coup de coeur à la Berlinale

  • Rédigé par Marcel Croës
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Ixcanul du réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante Ixcanul du réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante © Droits réservés

Le Festival a fait sa "B.A." tiers-mondiste en présentant en compétition Ixcanul, premier long métrage de Jayro Bustamante, réalisateur guatémaltèque de 37 ans. Un ami berlinois plutôt cynique m'assure que chaque année la Berlinale s'impose de montrer une œuvre d'un pays lointain où la cinématographie est encore balbutiante. Il arrive même qu'un de ces films remporte une récompense importante: ce fut le cas pour La teta asustada (Ours d'or en 2009) de la Péruvienne Claudia Llosa, qui fait d'ailleurs partie du jury de cette édition 2015.

Ixcanul nous montre la vie des paysans pauvres du Guatemala qui récoltent du café dans une plantation située au pied des volcans. Le spectateur a droit à quelques épisodes prévisibles, de l'abattage d'un cochon à une copulation hâtive dans l'arrière-cour d'un bar misérable. Les dialogues sont en langue Cakchiquel, l'idiome des Indiens mayas de la région. Quelques uns de mes collègues francophones ont crié au chef-d'oeuvre et célébré la prestation d'une actrice non professionnelle de 17 ans. Si le film présente un incontestable intérêt ethnographique, sa diffusion risque tout de même de rester confidentielle.


La France est représentée dans la compétition par le Journal d'une femme de chambre de Benoit Jacquot, troisième adaptation du roman éponyme d'Octave Mirbeau (1900). La version de Jean Renoir (1946), tournée aux Etats-Unis, prenait d'énormes libertés avec le texte original et se trouvait à mon avis handicapée par la présence dans le rôle principal d'une Paulette Goddard assez gauche et peu sensuelle. Je trouve par ailleurs que le film de Luis Bunuel (1984), où Jeanne Moreau incarne la soubrette révoltée, reste un peu timide par rapport à ce qu'on pouvait attendre d'un cinéaste anarchisant, pourfendeur de toutes les conventions morales et sociales. Actif depuis 1975, Benoit Jacquot est un réalisateur très inégal, dont personnellement je ne retiendrais que La fille seule (1995) avec une Virginie Ledoyen qui – vertu rare chez une actrice française – donne un bel exemple d'underacting. Une bonne suprise a été en 2000 La fausse suivante, brillante et fidèle adaptation de Marivaux, avec Arditi et Sandrine Kiberlain, où même Isabelle Huppert réussit à ne pas être agaçante.

 

 Léa Seydoux dans la Femme de Chambre © Droits réservés


Dans la version de la Femme de chambre présentée à Berlin, le rôle titre est tenu par Léa Seydoux, comédienne de 29 ans à qui sa prestation dans la très médiatisée Vie d'Adèle (Palme d'or à Cannes) avait valu une considérable célébrité médiatique (Léa Seydoux appartient à une grande famille de producteurs français, ce qui explique sans doute sa présence dans de nombreux films hexagonaux). Comme beaucoup de ses compatriotes, tant au théâtre qu'au cinéma, elle s'avère incapable d'articuler clairement son texte, si bien que je n'ai compris qu'environ la moitié de ses répliques. Comme son jeu manque de nuances et de subtilité, Jacquot recourt, pour nous faire partager ses pensées, à ce vieux truc de la voix off (du genre, quand elle rencontre un homme qu'elle se dispose à manipuler : « Celui-là, je vais me le faire facilement »). Vincent Lindon, qui incarne Joseph, le cocher sournois et haineux, est aussi expressif qu'une bûche. Quant à la dimension sociale du roman de Mirbeau, elle relève largement de la caricature. Les maîtres sont lubriques (le patron) ou tyranniques et frigides (la patronne). La révélation de l'antisémitisme du valet Joseph surgit brusquement, au milieu du film, sans aucune préparation. Jacquot esquisse à peine le contexte politique de l'époque, avec une allusion rapide à l'affaire Dreyfus et au journal La libre parole de Drumont.

Bizarrement, le récit présente un enchaînement parfois abrupt de séquences, ce qui me donne à penser qu'il s'agit peut-être d'un film plus long qui aurait été retaillé au montage. Au total, une œuvre bien académique. Le Berliner Morgenpost, d'ordinaire assez indulgent pour les films français, parle ce matin d'une pièce de musée.


Très attendu à Berlin, le nouveau Terrence Malick, Knight of Cups, avec Cate Blanchett et Natalie Portman. Projection de presse ce dimanche matin. Pour moi, le cas Malick est une énigme. Qu'est-il arrivé à ce cinéaste suprêmement doué, hyper-cultivé (il a même écrit une thèse sur Heidegger), qui nous avait épatés jadis avec Badlands (1973) et Days of Heaven (1978) ? Après un long silence, on a retrouvé en 2011 un fumeux Tree of Life (Palme d'or imméritée à Cannes) et surtout il y a deux ans ce To the Wonder qui atteignait des sommets d'auteurisme nombriliste. La Berlinale pourrait-elle être sa Bérésina ?

Rendez-vous demain matin pour l'autopsie.

Rédigé par Marcel Croës

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