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Sexualité (débridée?) à la Berlinale

  • Rédigé par Marcel Croës
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Eisenstein in Guanajuato de Peter Greenaway Eisenstein in Guanajuato de Peter Greenaway © Reinier van Brummelen

Eisenstein était gay. L'homosexualité du cinéaste soviétique était depuis longtemps un secret de polichinelle en Occident. Mais en Russie, compte tenu de la pruderie du régime (qu'il soit communiste ou poutinien), le sujet était toujours tabou. Après tout, il a fallu plusieurs dizaines d'années pour que les musicographes de ce pays fassent timidement allusion aux véritables inclinations de Tchaikovsky.

J'attendais avec curiosité Eisenstein in Guanajuato de Peter Greenaway, qui figure en compétition dans cette 65e Berlinale. On avait un peu perdu de vue le réalisateur britannique qui nous avait séduits dans les années 1980 avec Meurtre dans un jardin anglais et Le Ventre de l'architecte. Depuis lors, Greenaway s'était embarqué dans des documentaires et des installations vidéo qui n'avaient touché qu'un public limité. Son film sur Eisenstein s'est révélé, en ce qui me concerne, une plaisante surprise.


N'attendez surtout pas un biopic comme on nous en inflige trop ces dernières années au sujet d'artistes célèbres (je pense par exemple au décevant Mr Turner de Mike Leigh, même si le propos de ce long métrage sorti récemment chez nous ne se limite pas à une fidèle évocation des dernières années du peintre). Greenaway part d'événements réels mais il y ajoute une bonne dose de fiction. En 1931, Eisenstein se rend au Mexique pour y tourner un film commandité par le romancier américain de gauche Upton Sinclair. L'auteur du Cuirassé Potemkine et son opérateur Eduard Tisse accumulent des dizaines de kilomètres de pellicule, mais les obstacles s'accumulent, le metteur en scène ne semble plus contrôler la situation, le financement vient à manquer et finalement de cet énorme matériel on tirera plus tard un montage (qui n'est pas l'oeuvre d'Eisenstein) intitulé Que viva Mexico.

 

© Reinier van Brummele


On retrouve ici les singularités (certains diront les tics) de Peter Greenaway : mélange de documents d'archives et de séquences filmées, fragmentation de l'écran, usage fréquent d'accélérés ou de ralentis, etc. Mais le fil rouge qui parcourt ce récit est le coming out d'Eisenstein. Victime du puritanisme stalinien, l'artiste avait dû réprimer ses penchants en Russie. Alors qu'au Mexique il découvre une culture infiniment plus sensuelle, où l'on s'abandonne sans inhibition au plaisir. Greenaway imagine que le jeune guide et traducteur du cinéaste, Palomino (qui est par ailleurs marié et père de famille) initie l'illustre visiteur à des voluptés réputées hors normes. Cela nous vaut des scènes de lit très explicites, où les deux partenaires ne cachent rien de leurs attributs, et dont la culmination est un gag impossible à décrire ici, mais qui restera pour moi le moment le plus hilarant de cette Berlinale.


On s'est bousculé pour la première berlinoise de Fifty Shades of Grey, adaptation du best-seller homonyme de l'Anglaise E L James, premier volet d'une trilogie qui s'est vendue à plusieurs millions d'exemplaires. A vrai dire, la frustration de ceux qui n'ont pu entrer dans la salle aura été de courte durée, puisque le film est déjà sorti cette semaine dans toutes les grandes villes européennes. Réalisé par une femme, la Britannique Sam Taylor-Johnson, ce récit annoncé comme torride se révèle rapidement prudent et aseptisé. Au point qu'à mon avis les élèves de la Vierge Fidèle pourraient s'y rendre sans mettre en péril leur vertu. On est loin de la dimension ténébreuse du Dernier tango à Paris, et plus loin encore de l'exploration des extrêmes dont témoignent les écrits de Georges Bataille (je pense à son aphorisme : « L'érotisme est l'approbation de la vie jusque dans la mort »). Le bondage illustré dans Fifty Shades of Grey est un jeu qui ne met pas vraiment les partenaires en péril. Sur un point, l'ensemble des journaux berlinois s'accordent en tout cas ce matin:l'acteur Jamie Dornan, qui joue Mr Grey, a le plus beau postérieur d'Hollywood. Une mention pour Dakota Johnson, qui arrive à rendre son personnage de l'innocente Anastasia relativement crédible. Une journaliste va même jusqu'à affirmer que grâce à l'interprétation de Miss Johnson le film aboutit à une affirmation de l'autonomie féminine...
Le plus grand succès de Fifty Shades tient dans le boom des produits dérivés. Une firme anglaise spécialisée dans le jardinage, le bricolage et la décoration met en vente une série spéciale de cordes, attaches et autres rubans adhésifs. On trouve à présent sur le marché un thé, une lessive et une peluche labellisés "Fifty Shades". Les fabricants de cravaches et de martinets, de crèmes apaisantes après la fessée, et de gadgets destinés à stimuler les ardeurs viriles enregistrent paraît-il des commandes record. Un pâtissier berlinois a lancé des menottes en massepain et un godemiché en sucre filé. Avis aux amateurs...

Rédigé par Marcel Croës

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