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L'art de l'éventail...

  • Rédigé par Eric Jansen
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Portraits. Vers 1760-1770. Ivoire, papier, gouache. Paris, Musée Galliera Portraits. Vers 1760-1770. Ivoire, papier, gouache. Paris, Musée Galliera © Eric Emo/Galliera/Roger-Viollet

Accessoire de mode emblématique au XVIIIe siècle, il était aussi un subtil instrument de communication au temps des fêtes galantes. Mais surtout, l'objet demandait un savoir-faire extraordinaire, qui en fait aujourd'hui une pièce de musée. Une superbe exposition met en lumière tous ses raffinements.

 

"Je vous aime", "Suivez-moi", "Je suis prise", "M'aimez-vous ?" Autant de messages codés que l'éventail était censé traduire. Plié, déplié, cachant à moitié le visage ou pointé vers quelqu'un... On imagine aussitôt la marquise de Merteuil en pleine stratégie amoureuse. Mais au-delà de cet aspect romanesque, on découvre au fil de l'exposition du Musée Cognacq-Jay que l'éventail était plus qu'un amusant accessoire de mode. Derrière l'aspect ravissant de l'objet se cache un savoir-faire artisanal, qui fait intervenir plusieurs corps de métier.

Importé d'Asie à la Renaissance, en même temps que les épices et la soie, l'éventail est adopté en France sous le règne de Louis XIV et, en 1678, une corporation spécifique est créée. Très vite, les maîtres-éventaillistes français acquièrent une réputation internationale. Au XVIIIe siècle, Paris est la capitale de cet accessoire très prisé par la haute société et bien sûr, par les gens de la cour. S'il sert toujours à rafraîchir l'air et sans doute à dissiper les odeurs fortes comme on en connaît à l'époque, il devient rapidement un objet d'un grand raffinement, aussi sophistiqué que le reste de la parure. Composé de matériaux rares comme l'écaille, la nacre ou l'ivoire, parfois incrusté d'or, d'argent ou de pierres précieuses, il témoigne d'un statut social et devient un signe extérieur de richesse. Mais surtout sa fabrication complexe le rend précieux : le travail sur la monture et sur la feuille qui est collée et pliée avec art, nécessite une grande maîtrise, mais à cette excellence artisanale s'ajoute un talent artistique car le papier ou la soie est délicatement peint et parfois décoré de paille, de paillettes ou plumes.

Parfait exemple de l'éternel renouvellement de la mode, l'éventail se métamorphose au fil des ans et sa décoration suit cette évolution du goût. Les thèmes de ses peintures empruntent aux artistes fameux du moment que sont Le Brun, Coypel, Boucher, Watteau, Lancret. On y retrouve les joies de la campagne et des scènes galantes, où des bergers font la cour à des bergères dans une nature sublimée. Les grands sujets mythologiques sont aussi souvent traités : Pygmalion et Galatée, Europe enlevée par Jupiter, Diane et Actéon, le triomphe de Bacchus... Certains éventails sont plus en prise avec la vie quotidienne, immortalisant avec force détails une scène de rue, un monument de Paris – on reconnaît le marché aux fleurs, le Pont-Neuf, les bords de Seine – et la précision est telle qu'elle transforme ces objets usuels en véritables documents historiques. Des vues quasi photographiques, les ancêtres de la carte postale en somme.

 L'art de l'éventail - Pygmalion et Galatée, le sculpteur amoureux de son oeuvre. Vers 1780-1790. Ivoire, peau, gouache. Collection Maryse Volet © Martine Beck Coppola
 Pygmalion et Galatée, le sculpteur amoureux de son oeuvre. Vers 1780-1790. Ivoire, peau, gouache. Collection Maryse Volet © Martine Beck Coppola

D'autres immortalisent un grand événement historique, comme le rattachement de la Lorraine à la France en 1766, ou une invention extraordinaire, comme l'envol du premier aérostat en 1783 aux Tuileries. Enfin bien sûr, aucune date importante concernant la famille royale n'est oubliée. Ainsi peut-on admirer un éventail célébrant le mariage du dauphin Louis Ferdinand en 1745 et un autre la naissance du dauphin Louis-Joseph en 1781. En tout, 70 pièces exceptionnelles provenant de collections publiques et privées témoignent de la virtuosité des artisans et deux siècles d'histoire.

 
 La France et la Lorraine, détail. Vers 1766. Ecaille blonde, or, peau, gouache. Londres, The Fan Museum © Martine Beck Coppola

On pourrait regretter que l'exposition ne se concentre que sur "le siècle d'or de l'éventail, de Louis XIV à Marie-Antoinette", car au XIXe siècle les élégantes ne l'avaient pas abandonné, bien au contraire. Cependant, quand on pénètre dans le Musée Cognacq-Jay, on comprend pourquoi. Le lieu accueille depuis 1990 la collection d'Ernest Cognacq, le fondateur de La Samaritaine. Amoureux du XVIIIe siècle, il avait acquis de fabuleuses pièces qui trouvèrent en 1929 un premier écrin boulevard des Capucines, avant d'être déménagées dans cet hôtel particulier du Marais. Inutile de dire que le cadre est parfait. Entre les toiles de Greuze, Fragonard, Boucher, les sculptures de Clodion, Houdon, Lemoine, les meubles de Oeben, van der Cruze, Carlin, la collection de figurines en porcelaine de Meissen et à présent les délicats éventails, on plonge dans Les Liaisons dangereuses et on ne serait pas surpris de voir la marquise de Merteuil pousser la porte.

 

Le siècle d'or de l'éventail. Du Roi-Soleil à Marie-Antoinette. Jusqu'au 2 mars au Musée Cognacq-Jay - 8 rue Elzévir, Paris 3e.
Rédigé par Eric Jansen

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