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La Chute du mur, 25 ans déjà...

  • Rédigé par Apolline Elter
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La Chute du mur, 25 ans déjà... © Droits réservés

Il n'en reste aujourd'hui que quelques pans et, au ras des chaussées, un tracé de deux pavés. Le mur de Berlin s'ouvrait dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, provoquant des scènes de liesse d'une ampleur indescriptible.

À Berlin, L'Eventail a rencontré le Français Julien Drouart, docteur en histoire, diplômé de l'Université Lille-III avec une spécialisation en époque contemporaine, politologie et développement urbain. Il vit en Allemagne depuis 2008, à Berlin depuis 2011. Passionné par sa ville d'élection, il guide des visites, anime des conférences pour plusieurs organismes dont la dynamique coopérative Vive Berlin et des institutions prestigieuses, le Musée de la RDA, le Mémorial du Mur de Berlin, le Mémorial et Musée de Sachsenhausen.

Bref rappel des faits

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne, divisée en quatre zones d'occupation, devient rapidement le terrain de tensions entre les anciens alliés, américains, britanniques, français et soviétiques. C'est le début de la fameuse guerre froide qui entraîne, dès 1949, la fondation de deux États distincts, la République fédérale d'Allemagne (RFA), le 23 mai, et la République démocratique allemande (RDA), le 7 octobre, cristallisant de la sorte les appartenances respectives aux blocs occidental et soviétique. Berlin est elle-même divisée en différents secteurs. Berlin-Ouest, qui relève de l'autorité occidentale, se trouve dès lors isolé au cœur de la RDA.

Inquiètes d'un flux massif d'habitants de l'Est vers la partie occidentale de la ville, les autorités est-allemandes fomentent, sous la direction d'Erich Honecker, "l'Opération rose" et entament, dans la nuit du 12 au 13 août 1961, la fermeture de Berlin-Ouest. Les barbelés laisseront rapidement place à un mur long de quelque 155 kilomètres, que l'on appellera à l'Ouest, le "Mur de la honte". Tentons d'opérer vingt-cinq ans après, le bilan de vingt-huit années de séparation radicale au sein d'une même ville.

 

Julien Drouart, docteur en histoire, diplômé de l'Université Lille-III avec une spécialisation en époque contemporaine, politologie et développement urbain © Louis Jadoul

 

L'Eventail – Enclenchée à dessein, un week-end, "l'Opération rose" a pris tout le monde au dépourvu. Même Willy Brandt, alors maire de Berlin-Ouest, était absent, cette fameuse nuit du 12 août 1961.
Julien Drouart – On retiendra de l'événement la fermeté affichée par les autorités est-allemandes et l'ampleur qu'elles donnèrent à celui-ci. Plusieurs dizaines de milliers de soldats, de policiers, de réservistes sont mobilisés aux postes névralgiques de la ville. Les rues sont bloquées, ici on dresse des barbelés, là un premier mur en briques se construit. Les images sont d'une violence symbolique très forte : on enferme Berlin-Ouest.

– Le mur était quasiment infranchissable. Combien dénombre-t-on d'évasions réussies Est-Ouest ?
– On estime à 50 000 le nombre de personnes qui ont tenté de franchir la frontière à Berlin. Le phénomène ne connaît pas d'interruption et se poursuit jusqu'en novembre 1989. Tous les moyens sont bons : passer à la course ou à la nage, forcer un point de contrôle à l'aide d'un véhicule automobile, creuser un tunnel... Seuls 10 % y parviendront. Les autres seront condamnés à de sévères peines de prison. En revanche, le nombre de cas mortels demeure relativement faible parmi les fugitifs.

 

Forcer à l'aide d'une voiture les points de contrôle était une manière de franchir le Mur © Louis Jadoul

 

– Rues tranchées, familles sectionnées, les Berlinois durent attendre décembre 1963 pour commencer de timides et éphémères retrouvailles. Le traumatisme de la séparation fut effroyable...
– La douleur humaine est difficilement quantifiable mais on imagine aisément le désespoir et la détresse des parents auxquels la RDA interdit de rendre visite à leurs enfants restés de l'autre côté des barbelés. Quiconque avait de la famille de part et d'autre du Mur se souvient de cette gare de transit de la Friedrichstraße : lieu de passage obligé pour les visiteurs venus de l'Ouest, il était tristement nommé "Palais des Larmes". Ce puissant traumatisme reste vivace dans la mémoire collective.

– Vivre à Berlin-Ouest, entre 1961 et 1989 pouvait donner la claustrophobie. La ville fut en quelque sorte piégée, enclavée derrière le rideau de fer. Comment les Berlinois de l'Ouest furent-ils encouragés à rester dans leur ville ?
– Berlin-Ouest était considéré comme le poste avancé, la vitrine du "monde libre". À ce titre, son économie fut largement subventionnée par l'État ouest-allemand. La population bénéficiait d'avantages fiscaux, de sursalaires et de logements à loyer modéré. En outre, on eut recours à l'immigration, notamment turque. La vie culturelle était également très attractive grâce aux infrastructures conçues afin de combler la perte d'un réseau qui existait avant 1961, surtout à l'Est. Mais y résider, c'était aussi renoncer à une certaine liberté de mouvement.

– L'annonce de l'ouverture des postes-frontières s'est faite au cours d'une conférence de presse, le 9 novembre 1989. Il semble que le camarade Günter Schabowski, porte-parole du gouvernement, ait découvert le texte au moment même où il le lisait, créant ainsi surprise et confusion...
– L'annonce a été maladroite et souligne que la RDA œuvrait dans l'urgence. À cette époque, le bloc des démocraties populaires s'effritait de toutes parts. Déjà, les Allemands de l'Est gagnaient la RFA en passant par la Tchécoslovaquie et la Hongrie, tandis que l'opposition intérieure menaçait l'existence même du régime. La démission forcée d'Erich Honecker en octobre 1989 se voulait une mesure d'apaisement, pourtant insuffisante. L'ouverture des frontières était programmée. En revanche, rien n'indiquait que celle-ci se produirait aussi brusquement, aussi massivement. La confusion s'empara des postes de contrôle et, sous la pression populaire, les gardes-frontières autorisèrent, le soir du 9 novembre, les premiers passages. Ce fut le début de ce que les Allemands nomment "la Révolution pacifique".

 

Les Ampelmännchen créés en 1961 par Karl Peglau sont le symbole de Berlin Est © Louis Jadoul

 

– Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la chute du Mur. Berlin a-t-elle désormais récupéré son centre-ville ?
– Le bilan est contrasté. Berlin tente de reconstruire l'ancien centre géographique et de ré-axer la ville sur son épicentre originel. En considérant les architectures monumentales qui comblent les espaces vides laissés le long de l'ancienne ligne de démarcation, les ambitions semblent concrétisées. Mais ce serait oublier que la division de la ville, pendant vingt-huit ans, a organisé les axes de développement depuis les centres périphériques, le centre-ville à proprement parler étant alors une zone excentrée. Les réflexes identitaires héritées du Mur persistent et freinent le renouvellement des géographies urbaines. En tout cas, les Berlinois tardent à se réapproprier le centre de leur ville.

– Certains Berlinois de l'Est se prennent à une nostalgie des années de domination soviétique, d'une austérité magnifiée, assortie d'une sécurité d'emploi. On appelle cela "l'Ostalgie". Un phénomène qui prend de l'ampleur ?
– En tout cas, il évolue. Jusqu'au milieu des années 2000, l'Ostalgie exprimait certaines désillusions relatives à la réunification allemande. Clairement, le miracle économique qu'espéraient beaucoup d'Allemands de l'Est n'avait pas eu lieu. Une génération a depuis passé et, d'économique, la différence entre l'Est et l'Ouest est devenue culturelle. L'Ostalgie apparaît désormais comme la réaffirmation d'une identité est-allemande positive. Toutefois, la dynamique n'est pas entièrement antagonique et participe à la constitution plus générale de la nouvelle identité allemande.

 

À lire :
La Chute du Mur, par Olivier Guez et Jean-Marc Gonin, essai, Éd. Fayard, 2009, 374 p. ; rééd. Le Livre de Poche, 2011, 352 p.
Le Mur de Berlin, par Frederick Taylor, essai, Éd. Perrin/Tempus, 2011, 694 p.

Rédigé par Apolline Elter

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