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Le marché de l'art vendu aux enchères ? (1/2)

  • Rédigé par Martin Boonen
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Le marché de l'art vendu aux enchères ? (1/2) © Droits réservés

L'Eventail est heureux de vous proposer ici le premier volet d'un dossier sur le marché de l'art en mutation développé sur les supports online et offline du magazine. L'enquête rassemble des professionnels issus des différents secteurs du « monde » de l'art. Un vaste programme.
Paris accueille prochainement la 27ème Biennale des Antiquaires. Cette grande messe, donnée au Grand palais, est l'occasion idéale de se pencher sur les défis des antiquaires et des galeristes au XXIème siècle : des métiers bousculés sur un marché qui se réinvente.

"Un petit rituel est en train de disparaître: le tour des galeries avec les grands-parents après le déjeuner dominical" constate Benjamin Zurstrassen, trop jeune pour être tout à fait nostalgique, mais assez vieux pour connaître son sujet. Après un bac en philosophie et une maîtrise en histoire, il étudie à l'IESA (école parisienne des métiers de la culture, du marché de l'art et du numérique). Ensuite, il fait une série des stages chez quelques noms ronflants tels que Kugel, Pradère, etc. pour finalement passer trois ans chez Rodolphe de Maleingreau. Parallèlement à son activité dans ce cabinet d'expertise, il se met au service d'antiquaires comme Francis Janssens van der Maelen ou Albert Vandervelden, à Liège. Là encore, rien de que du beau monde. Après ces expériences "extrêmement formatrices", Benjamin Zurstrassen désire retrouver ses véritables passions: la recherche et l'étude. Il prépare un mémoire sur Henri van de Velde, il donne cours à l'UDA et à l'IFAPME, et travaille à la conservation du musée Horta.
Même s'il en est désormais retiré, il reste un observateur attentif, averti et privilégié des mouvements et tendances du marché de l'art. "Il est devenu très compliqué, même pour un antiquaire de très haut niveau, de faire des affaires. Si vous vous promenez rive gauche à Paris, vous constaterez que beaucoup de galeries ont fermé. L'antiquaire qui a pignon sur rue, est une espèce en voie de disparition. La période des grands marchands, Kugel ou Marcilhac, touche à sa fin" continue Benjamin Zurstrassen. Mais qu'est ce qui a changé ?

 

Quand le commissaire priseur prend la place de l'antiquaire

En fait, c'est tout le marché de l'art qui évolue. Les acteurs se déplacent, et avec eux, les anciennes lignes de force, garantes d'un équilibre désormais menacé. D'abord, le succès des grandes foires internationales, organisées en hypermarchés de l'art, draine les visiteurs des galeries vers les stands des salons (cf. L'Éventail de septembre, page 58 – le sujet est approfondi en compagnie d'Albert Baronian). Ensuite, en 2011, l'état français a lancé un pavé dans la mare... Le premier septembre, il promulguait une loi permettant aux maisons de ventes de réaliser des ventes privées, dites "de gré à gré".

Ces ventes privées étaient autrefois le terrain exclusif des galeries et des antiquaires. Emmanuel Van de Putte, directeur de Sotheby's Belgique explique la démarche du célèbre auctioner : "Le marché évolue beaucoup, on diversifie donc nos activités. L'une de nos nouvelles activités étant la vente privée. Lors de ces ventes, nous faisons profiter nos clients de notre réseau à travers le monde. Nous connectons des acheteurs et de vendeurs qui ne se seraient pas rencontrés dans une salle de vente. Ce n'est pas antinomique à notre activité première, c'est complémentaire. Mais notre raison d'être reste la vente aux enchères publiques".

 

La galerie Kugel, célèbre maison située à Paris © Kugel

 

Il n'empêche que, depuis 2012, chez Christie's et Sotheby's, le nombre de ventes privées a cru de 50% ! Ce n'est pas anodin. Pourquoi ?

Fidélisation, service personnalisé, discrétion, réseau international, que peuvent faire les antiquaires et les galeristes devant de telles machines de guerre ? "Avec leur puissance de feu, il est inévitable que les maisons de ventes raflent le marché un jour ou l'autre" prédit Benjamin Zurstrassen.

 

Une nouvelle répartition des rôles ?

Emmanuel Van de Putte donne le point de vue des maisons de ventes : "Pour nous, le rôle clé des galeries, c'est la promotion d'artistes, et ce n'est pas le nôtre. Nos ventes privées ne concernent que les pièces d'exceptions. Elles couronnent le parcours d'un artiste, mis en valeur par le travail des galeries en amont. Il n'y a pas de concurrence directe".

Aux galeries le long travail de reconnaissance d'un artiste; aux maisons de ventes les ventes de prestiges? Serait-ce cela, l'évolution des acteurs sur ce marché de l'art en mutation ? Ce n'est évidemment pas si manichéen, Benjamin Zurstrassen précise: "Les galeries et antiquaires ne disparaîtront pas. Les antiquaires ont besoin des maisons de ventes: une œuvre achetée dans une petite maison de vente de province, et ensuite revendue à une grande maison londonienne participe aux affaires des antiquaires. Et les maisons de ventes ont besoin des antiquaires, gros pourvoyeurs d'œuvres". Par ailleurs, l'expert ne tire pas à boulet rouge sur les maisons de ventes : "Elles ont prouvé, malgré leur taille, qu'elles étaient capables, et c'est assez remarquable, de s'adapter aux évolutions du marché, voir, de les provoquer".

 

S2, l'espace d'exposition temporaire de Sotheby's à Londres © Sotheby's

 

Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que Sotheby's a ouvert, à Londres, un lieu d'exposition permanent: la galerie S2. Une autre façon de concurrencer les galeristes ? Encore une fois, Emmanuel Van de Putte de préciser : "Nous n'exposeront pas, à S2, des artistes sur le long terme, comme le font les galeries. Ce seront des expositions temporaires, comme nous l'avons fait avec Banksy". Une initiative, dans ce marché en mouvement, couronnée de succès.

Mais les maisons de ventes ne sont pas les seules à faire évoluer le marché. Un autre acteur agit : internet. Doucement, il est en train de faire basculer le marché de l'art vers l'ère numérique. C'est sur ce sujet que L'Eventail se penchera la semaine prochaine, dans la deuxième partie de ce premier volet...


En septembre, dans les kiosques, ou sur tablette, L'Eventail poursuit la réflexion dans une interview exclusive d'Albert Baronian, galeriste bruxellois et instigateur de la foire internationale ArtBrussels. A ne pas manquer !

Rédigé par Martin Boonen

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