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Nos musées sont-ils à vendre?

  • Rédigé par S.W.
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La verrière de fer et de verre du BPS 22 à Charleroi. La verrière de fer et de verre du BPS 22 à Charleroi. © Leslie Artamonow

Ces derniers mois, les accords gouvernementaux de la "suédoise" n'ont pas donné un ton léger aux horizons culturels belges : les quelques institutions culturelles fédérales devront faire face à des baisses de subsides allant de 15 à 30 % et, dans les entités fédérées, les efforts budgétaires demandés iront croissant.

Le paysage culturel belge n'était déjà pas très verdoyant et les sources de financement s'étaient déjà diversifiées. Dans le cadre de son dossier "Le marché de l'art en mutation", L'Eventail a choisi d'opposer financements publics et financements privés. Réflexions sur le sujet avec Xavier Canonne, directeur du Musée de la Photographie à Charleroi, et Pierre-Olivier Rollin, directeur du BPS 22, espace de création contemporaine de Charleroi.

 

L'Eventail – Xavier Canonne, depuis l'an 2000, vous êtes directeur du Musée de la Photographie. En quatorze ans, comment les choses ont-elles évolué ? Quelles sont les grandes tendances que vous avez observées en ce qui concerne le financement ?

Xavier Canonne – On vit un paradoxe. D'un côté, la photo est de plus en plus à la mode, des salons, des foires, etc. s'organisent et donc reçoit de plus en plus d'intérêt de la part du public. C'est un peu le média d'excellence des XXe et XXIe siècles. De l'autre, on a de moins en moins de moyens. Depuis trois à quatre ans, les indexations des subsides sont bloquées et les budgets d'acquisition ont presque disparu ou sont passés à la trappe. Le marché de l'art de la photographie est celui qui, avec celui de la bande dessinée, a connu la plus notable augmentation. Sous les yeux, j'ai le catalogue de Sotheby's New York pour les ventes de décembre. Des clichés sont annoncés à 400 000 euros, c'est mon budget annuel. Je précise : de fonctionnement annuel ! Paradoxalement aussi, des fondations privées s'ouvrent et peuvent acheter les œuvres aux mises à prix du marché. Ce qui est le plus grave, au fond, c'est que l'État se désengage avec des degrés différents au fil des ans mais rien n'indique qu'il se réengagera. Il ne pose pas de réflexion sur une nouvelle forme de société. Qu'ils soient de gauche ou de droite, les politiques font la même chose.

 

A gauche, Pierre Olivier Rollin du BPS 22  et à droite, Xavier Canonne du Musée de la Photographie. © Transit © Musée de la photographie

 

– Connaissez vous La Parabole des Tuileries, une vidéo (voir ci-dessous) publiée en 2012 par Le Monde présentant les effets économiques positifs de l'investissement public dans la culture Qu'est-ce que cela vous évoque ?


Xavier Canonne – Oui, oui, je vois. En fait, nous n'avons pas réussi, et je suis le premier à me jeter la pierre, à faire que la culture ne soit pas une option, comme pour une voiture pour laquelle on choisirait une peinture métallisée, un tableau de bord en bois, etc. La culture est non seulement nécessaire, mais c'est aussi un modèle économique. Nous n'avons pas réussi à faire passer cette notion par nos discours... Ou nous n'avons pas trouvé les bons interlocuteurs. En Fédération Wallonie-Bruxelles, on nomme des ministres à des matières dans lesquelles ils n'ont aucune compétence. Par ailleurs, il n'y a pas de personnalités qui soient là pour le dialogue avec nous et trouver des solutions. On n'a jamais eu, au fond, des gens qui ont mis la culture à l'avant-plan. La culture ne justifierait-elle pas un ministre à temps plein ? Pas comme de nos jours, où Joëlle Milquet est en charge de l'enseignement et de la culture...


Pierre-Olivier Rollin – La Parabole s'adresse à un convaincu... De manière plus prosaïque, il est vrai que les institutions publiques sont subventionnées, mais on reverse à l'État 20 % de nos subventions sous forme de TVA que l'on ne récupère pas. Un cinquième de notre budget est rendu à l'État. En outre, on crée évidemment de l'emploi. Nous ne sommes pas des sociétés qui capitalisent leurs moyens : quand on a quelques bénéfices, on investit en achat d'œuvres ou en équipement. Je pense que la vidéo peut parfaitement expliquer ce que nous vivons ; je l'enverrai d'ailleurs à Paul Magnette.

 

– À Paris, la Cité du Patrimoine a fait appel à Ulule, une plateforme de financement participatif, pour récolter des fonds afin de restaurer la Merveille, une maquette du Mont-Saint-Michel (plus d'infos, cliquez ici). À la Tate Modern de Londres s'est tenu une rétrospective sur Paul Klee intitulée Paul Klee, The EY exhibition. "EY" pour Ernst & Young. Qu'en pensez-vous?


Xavier Canonne – Il faudra que l'on ait recours aux privés, mais quelles seront les règles et quel sera le ratio ? Oui, c'est important d'avoir des sponsors et des donateurs, que des firmes qui ont gagné de l'argent investissent dans l'art et la culture. Ce qui est un problème, c'est quand le produit est confisqué, quand l'entreprise se substitue complètement aux pouvoirs publics. La semaine passée, j'étais à Paris au Centre Pompidou pour l'exposition Jeff Koons. Ce n'est plus une exposition de musée mais plutôt une exposition de galerie, juste marchande, sans réflexion. C'était le capitalisme triomphant dans un musée français. Les conservateurs ne doivent pas seulement être des businessmen et des managers. Je pense qu'il faut encore des lectures qui n'aillent pas dans le sens de la pensée commune, sinon les musées risquent de n'être que des vitrines.

 

La collection permanente du Musée de la Photographie dans la nouvelle aile inaugurée en 2008 © Musée de la Photographie

 

– Quels sont selon vous les avantages et les inconvénients des investissements privés ?


Pierre-Olivier Rollin – Je pense que l'investissement privé permet une diversification des subventions qui, au-delà de l'augmentation quantitative que cela apporte, permet pour celui qui en bénéficie de gagner en autonomie. La diversification privée est importante. Quant aux inconvénients, ils sont identiques à ceux qui pourraient apparaître dans les pouvoirs publics, à savoir qu'on poserait des exigences qui ne sont peut-être plus des exigences artistiques mais de rentabilité, de visibilité, d'exploitation de la marque artistique. Je pense que le service public a des missions "pédagogiques et éducatives". Il s'agit de proposer, à un moment, quelque chose de différent de ce qui est convenu. Si on admet l'hypothèse que les collectionneurs font le marché et donc suivent ces normes, les services publics peuvent proposer autre chose.

 

BPS 22
22 boulevard Solvay, Charleroi
http://bps22.hainaut.be
 
Musée de la Photographie
11 avenue Paul Pastur, Mont-sur-Marchienne
www.museephoto.be

 

Rédigé par S.W.

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