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L’héritage d'Herbert von Karajan

  • Rédigé par Marcel Croës
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Le monument érigé en la mémoire et à l'effigie d'Herbert von Karajan à Salzburg en Autriche Le monument érigé en la mémoire et à l'effigie d'Herbert von Karajan à Salzburg en Autriche © Zyankarlo

« Un homme impressionnant, un géant qui exigeait l'admiration et une obéissance immédiate du monde musical tout entier, comme si un décret divin lui en donnait le droit » : le jugement du critique anglais Denis Forman résume bien les sentiments contradictoires qu'inspire la personnalité d'Herbert von Karajan, disparu il y a exactement vingt-cinq ans...

A la vérité, la célébrité planétaire du maestro salzbourgeois tient autant à ses dons musicaux - indiscutables – qu'à une utilisation suprêmement habile des médias modernes. Après la dernière guerre, Karajan fut le premier à comprendre que la réputation d'un interprète ne reposait plus seulement sur ses prestations dans les salles de concerts ou d'opéras, mais sur le disque, la télévision et le cinéma. On a pu dire de lui qu'il fut le chef le plus enregistré du XXe siècle, comme en témoignent plus de six cents disques publiés!

Le tournant décisif de sa carrière se situe au lendemain du deuxième conflit mondial. Karajan est à Vienne, où les Alliés ont décrété un régime d'interdiction professionnelle pour tous les artistes qui se sont compromis avec le régime nazi. Impossible ici de ne pas ouvrir – même brièvement - cet énorme dossier qui concerne l'attitude du maestro sous le IIIe Reich. J'ai lu à peu près toute la littérature sur ce sujet et j'en reviens toujours à ce titre d'une pièce de Pirandello... A chacun sa vérité.

D'un côté, les témoins à charge, tel le brillant musicographe britannique Norman Lebrecht. Dans son livre Maestro (éd. JC Lattès), le chapitre intitulé « Le cas Karajan » prend la forme d'un véritable réquisitoire. Lebrecht accumule les exemples pour démontrer que dès 1935 (date où fut délivrée à Karajan sa carte du parti nazi) le chef s'est mis au service d'Hitler et de ses séides. En revanche, d'autres ouvrages d'auteurs tout à fait estimables (je pense à Roger Vaughan ou Richard Osborne) présentent un portrait beaucoup plus nuancé. Quant à l'intéressé, il a multiplié les interviews où, avec une grande habileté, il se présente entre autres comme un pion dans la rivalité qui opposait Goebbels et Göring pour le contrôle du monde musical allemand... Karajan ne se privait pas non plus de rappeler qu'en 1939 Hitler avait quitté fou de rage une représentation ratée des Maîtres Chanteurs (le chanteur principal était ivre) et que le Führer avait rugi : « Moi vivant, ce Karajan ne dirigera jamais à Bayreuth ».

 

 Une place viennoise porte le nom du célèbre chef d'orchestre © Vladimir Mucibabic

 

De cette masse de documents et de témoignages, chaque lecteur tirera les conclusions qu'il veut. Impossible d'arriver à une vérité scientifique. Ma conviction personnelle est qu'en tout cas Karajan n'était pas antisémite. Quant à son adhésion au régime, elle relève davantage de l'opportunisme que d'une conviction idéologique (d'autres musiciens autrichiens ou allemands ont été nettement plus serviles). Avant tout, cet homme surdoué s'est comporté comme un carriériste sans états d'âme. Après avoir été dénazifié en 1947, il a régné sans partage sur Vienne, Salzbourg ou Berlin et construit un monument à sa propre gloire avec des enregistrements dont certains sont toujours des références.

A Vienne, en janvier 1946, dans une ville affamée et dévastée par les bombes alliées (pensez à l'atmosphère glauque du film Le Troisième Homme), on vit débarquer du train un homme qui allait jouer un rôle décisif dans la carrière de Karajan. Citoyen britannique, voyageant avec un faux passeport suisse, Walter Legge avait déjà acquis à Londres dans les années 1930 une réputation d'entrepreneur musical. Avec des ruses de détective, Legge déniche le minable appartement où vivotait le chef d'orchestre, quasiment en cavale à cette époque, dans la mesure où il était suspect aux yeux des occupants. Le mystérieux visiteur apporte à l'artiste de 38 ans un cadeau fabuleux - trois bouteilles : whisky, gin et sherry - et lui propose un deal à couper le souffle : réaliser ensemble les meilleurs enregistrements du XXe siècle. Commence alors une collaboration qui va durer une quinzaine d'années et déboucher sur une série de chefs-d'oeuvre. A Londres, Walter Legge offre à Karajan un orchestre créé sur mesure pour lui : le Philharmonia, un magnifique ensemble subventionné en partie par le Maharajah de Mysore (heureuse époque où un prince indien pouvait puiser dans sa cassette personnelle pour financer un orchestre symphonique !).

 

Walter Legge fonde le Philharmonia et offre à Karajan, la chance de sa vie © Droits réservés

 

Karajan avait trouvé en Legge le partenaire idéal. Leurs personnalités coïncidaient: orgueilleux, perfectionnistes, autocratiques et indifférents à tout ce qui n'était pas leur but. Quant au passé trouble du chef, son producteur (qui n'était pas suspect de complaisance pour le régime hitlérien, ayant travaillé pour l'armée anglaise pendant la guerre) le balaie d'une phrase dans ses mémoires intitulés On and Off the Record : «Karajan ne s'est jamais intéressé à la politique. Seulement à la politique musicale ».

 

 Le Philharmonia, orchestre symphonique devenu légendaire © Droits réservés

 

Les disques produits pour EMI par Walter Legge sont toujours des versions de référence (c'était bien sûr l'époque des 33 tours). Tout le répertoire classique est couvert, de Bach à Wagner en passant par les romantiques, avec quelques incursions dans le XXe siècle (Honegger, Stravinsky, Bartok, Chostakovitch). Certaines gravures légendaires (Lucia di Lammermoor de Donizetti, Le Trouvère de Verdi) permettent d'entendre une Maria Callas au sommet de sa forme. Personnellement, je place parmi mes disques de l'île déserte le Così fan tutte de 1954 avec Elisabeth Schwarzkopf (qui fut la seconde épouse de Walter Legge). Mention spéciale aussi pour un bouleversant Requiem allemand de Brahms enregistré très tôt (1947) avec l'Orchestre de Vienne.

Ces derniers mois Warner Classics, puisant dans les archives EMI, a sorti une série de 13 albums où l'on (re)découvre Karajan à différentes étapes de sa carrière. Dans le volume consacré aux années 1951-1960 on trouve Mozart, Schubert, Schumann, Brahms (3 Symphonies) et une œuvre particulièrement chère au maestro, la 8e de Bruckner. Wagner et Richard Strauss tiennent une grande place dans le coffret des années 1970-1981 avec le Berliner Philharmoniker, mais là encore Bruckner n'est pas oublié (4e et 7e Symphonies). En revanche, peu de mélomanes savent que Karajan avait une passion pour Sibelius : il est revenu à plusieurs reprises aux symphonies du maître finlandais, qui a salué en lui un de ses interprètes d'élection. Je n'oublierai jamais le choc que j'ai eu en écoutant pour la première fois sa version granitique de la 4e, un des sommets de la musique symphonique du siècle dernier. Le coffret Sibelius (enregistrements de 1976-1981) a d'emblée trouvé une place de choix dans ma discothèque.

 

La sélection de L'Eventail chez Warner Music :Les années 1951-196O (12 CD), Les années 1970-1981 (6 CD)
et Sibelius (4 CD)-  www.warnerclassics.com

 

Toujours soucieux d'accroître son territoire, Karajan s'est partagé pendant plusieurs décennies entre les deux grandes firmes rivales, EMI et Deutsche Gramophon. En bonne logique, le label à l'étiquette jaune se devait donc de sortir ses propres compilations. J'y distinguerai un album entièrement consacré à Richard Strauss, qui ressuscite des enregistrements analogues dûment remasterisés. Le joyau est évidemment le Rosenkavalier intégral de 1960 avec Lisa della Casa, mais j'ai beaucoup apprécié certaines versions des poèmes symphoniques (Don Juan, Heldenleben, Zarathoustra, Don Quichotte) réalisées dans les années 1960 et 1970, et où l'interprétation n'a pas ce côté un peu figé, cette perfection marmoréenne qui caractérisent les lectures de la décennie 1980. Les karajanophiles inconditionnels se tourneront vers l'énorme « Symphony Edition » qui regroupe les intégrales de Beethoven, Brahms, Bruckner, Mendelssohn, Schumann et Tchaikovsky. Quant à Beethoven il fait l'objet d'un coffret plus allégé dédié uniquement aux neuf Symphonies : Karajan y est revenu à trois reprises au cours des années, mais c'est l'intégrale de 1963 rééditée ici qui me paraît la plus réussie.

 

 
La sélection de L'Eventail chez DG : Richard Strauss : Analogue Recordings (11 CD), Symphony Edition (38 CD) et Beethoven : les 9 Symphonies (5 CD) - www.deutschegrammophon.com



Rédigé par Marcel Croës

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