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Ce manège qui tourne trop vite

  • Rédigé par Elodie Wery | Home Organiser
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Ce manège qui tourne trop vite © www.creatonit.be

14e volet des aventures de Clem' inspiré de l'ouvrage de Dominique Chapot, L'agenda du reste de ma vie, dans la chronique Home Organising.

Ce matin, trois rencontres successives, en conduisant les enfants à l'école, m'ont donné froid dans le dos... La première est la rencontre furtive, dans le couloir, de la maman de Camille. Un regard de loin. Un Salut, ça va?, distrait. Une réponse, à moitié audible, et un constat saisissant: Bon sang, comme elle semble épuisée. Et nous sommes seulement mardi.

La deuxième, dans les courants d'airs matinaux, avec la maman de Jules. Elle porte ce maxi-cosy devenu bien trop lourd contenant un petit paquet bien emmitouflé qui rouspète dés que le pas cadencé de sa maman s'arrête.
Je lui fais un signe de la main, je vois qu'elle se dirige vers moi et je m'entends lui répondre : Salut ! Désolée, je suis pressée. 1000 choses à faire ce matin, pas le temps de papoter.

Je culpabilise aussitôt.

La dernière, la plus percutante. Je rencontre la maman de Lou. J'ai la main gelée posée sur la poignée de ma portière. Je m'apprête enfin à démarrer la seconde partie de la journée.

Elle semble vraiment tracassée. Je stoppe net mon mouvement et lui demande si tout va bien. Elle me répond, tout bas, dans un demi sanglot que sa maman est atteinte d'un cancer. Qu'elle l'a appris le soir avant et que les chances de guérison sont minces.

 

« On voudrait pouvoir faire une petite marche en arrière. On revit le film du passé, on regrette nos impatiences et nos empressements. On se demande quel meilleur usage on aurait pu faire de son temps. Quand il était encore temps. Le temps, cet incroyable cadeau que nous sommes capables d'apprécier vraiment lorsqu'il menace de nous être retiré . La vie est brève et la mort dure longtemps. »

 

Arrêt sur images, je me vois lui dire que je suis désolée pour elle. Je me vois monter dans l'auto et partir en direction du travail. Je tente par tous les moyens de remettre le train sur les rails, de poursuivre ma journée, de suivre mon programme pré-établi et de rentabiliser un maximum chaque minute jusqu'à l'heure de la sortie des classes.

Mais je n'y parviens pas. Les visages des ces trois femmes tournent en boucle dans ma tête. Elles me ramènent à mes difficultés; fatigue, impatience, précipitation. Je suis fatiguée d'être fatiguée. Le temps est devenu mon ennemi, à force de tenter de l'apprivoiser. Le manège sur lequel je suis accrochée tourne trop vite. Il m'enivre et menace de m'éjecter à tout moment.

 

« Comme si les temps, qui autrefois se succédaient en attendant sagement leur tour, aujourd'hui se superposaient comme dans un millefeuille, pour finalement arriver tous en même temps. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, nous n'avons eu autant de temps libre à notre disposition, et pourtant jamais, semble-t-il, nous n'avons éprouvé cette sensation d'être toujours en manque de temps. »

 

Je repense à la folie de ce week-end. Démarrage en trombe du boulot vendredi pour arriver à l'heure au resto. Soirée passée bien trop vite tant elle était agréable. Endormissement presqu'immédiat tellement la fatigue de la semaine était forte. Réveil rapide pour rentabiliser la seule matinée de l'année sans les enfants. Récupération des petits, direction la piscine, courir pour revenir, goûter chez ma tante, souper à la va-vite,... Pourquoi s'impose-t-on une telle violence?`

 

« Remplir. Se remplir. Remplir ses placards, remplir son frigo, remplir sa bibliothèque, remplir sa maison, son garage, sa cave, son estomac, à défaut d'avoir une vie remplie. Et remplir son temps ! Un peu comme on cherche à remplir les silences quand ils nous mettent mal à l'aise face à un interlocuteur. Mais le trop est l'ennemi du bien : la surconsommation et l'agitation frénétique finissent, à la longue, par étouffer l'appétit de vivre. »

 

Mais comment font ces gens calmes, patients, sages, persévérants et besogneux qui prennent la vie comme elle vient avec confiance et sérénité ? Comment vit cette espèce rare et menacée que j'admire par-dessus tout ? Un jour, je le promets, je trouverai le moyen de faire un pied de nez à cette société mal aimée qui voue un culte inquiétant à la vitesse et à l'instantanéité!

 

Dominique Chapot, L'agenda du reste de ma vie, 2014, Ixelles Editions

Rédigé par Elodie Wery | Home Organiser

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