A+ A A-

Le compagnonnage Servir sans se servir, ni s'asservir

  • Rédigé par Sybille Wallemacq
0 avis
Le compagnonnage Servir sans se servir, ni s'asservir © Carlos Andre Santos

Le compagnonnage est une association d'artisans et d'ouvriers offrant une assistance et un enseignement. Aussi simplement ? Non, c'est aussi un patrimoine français unique en son genre inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco, depuis 2010, en tant que "réseau de transmission des savoirs et des identités par les métiers". Le compagnonnage est donc un patrimoine au caractère particulier. Mais qu'est ce que c'est exactement?

Les origines du compagnonnage se perdent dans les méandres de l'histoire mais des éléments de réponse se trouvent en filigrane des corporations, guildes et autres confréries. Au IXe siècle, les artisans étaient les serfs (pour la plupart même si parfois, ces derniers pouvaient être affranchis). Vers le XIe siècle, des groupements en sociétés de protection voient le jour par exemple les guildes ou confréries, ces dernières étaient à vocation charitable ou d'inspiration religieuse. En effet, chaque métier vénérait son saint patron ; les orfèvres vénéraient saint Eloi, les boulangers saint Honoré et les tanneurs saint Barthélémy, par exemple. Plus tard, ce sont les corporations qui voient le jour, ces associations d'artisans ou de marchands spécialisés s'unissaient pour réglementer leur profession et défendre leurs intérêts. Une hiérarchie à trois degrés existait dans les métiers de l'artisanat: les apprentis, les "varlets" ou "sergents" et les maîtres. L'apprentissage durait une dizaine d'années avant d'accéder au statut de maître, le dernier niveau. Néanmoins, certains ouvriers se voyaient l'accès à la maitrise rendu quasi impossible car ils n'étaient pas fils de patron. Ils étaient appelés les ouvriers "alloués" et ce sont eux qui sont à l'origine du compagnonnage alors qu'ils s'organisèrent en groupe de compagnons. Que cela soit dans les guildes, les confréries ou les corporations, les notions d'asservissement se retrouvent : à l'autorité religieuse, marchande ou encore pécuniaire. Le compagnonnage est bien un système à part et sa devise "Servir sans s'asservir ni se servir" marque bien son positionnement en marge des autres regroupements ayant existé à travers les époques. Loin des intérêts et proche du savoir-faire qualitatif.

Le compagnonnage moderne

Le système du compagnonnage est reconnu comme un moyen unique de transmettre des savoirs et savoir-faire liés aux métiers de toutes sortes : zinguerie, sellerie, plomberie, ébénisterie, pâtisserie, menuiserie, ferronnerie, et la liste est non exhaustive ! Son originalité tient à la synthèse de méthodes et procédés de transmission notamment à travers l'itinérance aux niveaux national – le Tour de France – et international. Par ailleurs, le compagnonnage est généralement perçu comme étant le dernier mouvement à pratiquer et enseigner certaines techniques professionnelles anciennes, à assurer une formation d'excellence – à travers le Chef-d'œuvre – mais également, à lier étroitement développement de l'individu et apprentissage du métier enfin, à pratiquer des rites d'initiation qui lui sont propres. Il existe actuellement trois grands groupes français : l'Union des Compagnons du Devoir Uni (UCDDU) créée en 1889, l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France (AOCDTF) née en 1941 et la Fédération Nationale Compagnonnique des Métiers du Bâtiment existant depuis 1952. D'autres branches et filières existent mais des idées communes les unissent: une éthiques du travail "bien fait", la richesse de l'expérience pratique et la transmission des savoir-faire tout en perfectionnant son caractère à travers l'expérience de vie en communauté.

Formations et outils

Quelque 45 000 jeunes, de 16 à 25 ans, suivent la filière du compagnonnage pour l'apprentissage de leur métier. Qu'ils aient simplement la volonté d'effectuer un stage lors de leurs humanités, l'apprentissage, ou qu'ils aspirent à l'obtention un baccalauréat ou master professionnel, la prépa Tour de France, les étudiants ont différentes possibilités proposant toujours une approche à la fois pratique et théorique. Toujours dans l'optique de transmettre le savoir et de conserver l'authenticité de ce dernier, différents outils de diffusion de la connaissance existant tels que l'Encyclopédie des métiers, l'Institut de la Transmission, les Olympiades des métiers, la Maison de l'outil et enfin, la Grande école des hommes de métier en compagnonnage.

Les notions de Tour de France et Chef-d'œuvre

Cultivons les différences. Lors de son cursus, le compagnon effectue un Tour de France consistant en fait en une formule d'apprentissage itinérant permettant à l'étudiant de rencontrer une variété de techniques et de procédés relatifs au métier qu'il va exercer. Chaque région ayant ses spécificités tout comme chaque artisan professionnel. Le caractère des maîtres étant également des bons moyens de se confronter aux différences qui nourrissent les personnalités et l'identité. A travers la France mais également l'Europe, un réseau de compagnons existe. Dans chaque pôle important, un centre de formation permet, en outre, l'hébergement des étudiants. Cette notion d'itinérance trouverait son origine dans les grands chantiers de construction des cathédrales nécessitant une quantité de main d'œuvre importante et fleurissant à travers le territoire français.

 
 Un chef d'oeuvre d'ébénisterie pour le moins original

Pour passer d'apprenti-compagnon à compagnon-fini, une sorte de mémoire est à passer. L'étudiant doit présenter un Chef d'œuvre. Cette obligation existerait depuis le XVe siècle et consiste en la réalisation d'une pièce de haute virtuosité. Dans une étude de l'anthropologue français Nicolas Adell (Arts de faire, arts de vivre. Chefs-d'œuvre inconnus des compagnons du tour de France, 2013), l'auteur insiste sur le fait que "la réalisation du chef-d'œuvre vient davantage rendre compte d'une manière de procéder, d'un style, d'une façon de vivre et d'agir son identité compagnonnique que d'un niveau technique. Plus que l'œuvre proprement dite, c'est l'ensemble du travail préparatoire et de la vie avant l'œuvre qui constituent le chef-d'œuvre à part entière et font l'objet essentiel de l'examen. Chef-d'œuvre ou pas chef-d'œuvre, tous ceux qui aspirent au titre de compagnon sont déjà d'excellents professionnels à la compétence reconnue...". Un des chefs-d'œuvre le plus connu serait le Berryer, un baldaquin en noyer de 1847 (cf. illustration) offert à l'avocat du même nom, Pierre Antoine Berryer, qui plaida bénévolement d'une cinquantaine de compagnons arêtes lors de la grève du 6 juin 1845.

Le compagnonnage est inscrit sur la liste du patrimoine immatériel de l'Unesco, ce n'est pas volé au vu de la quantité de savoir transmit à la postérité grâce cette institution historique. Notons tout de même que les femmes ont été admises relativement tard dans la filière et que des groupes leur interdisent encore l'accès. Beaucoup de positif ponctué de bémols. Il y a encore 1001 choses à partager sur ce noble sujet...

UNESCO - www.unesco.org
FNCMB – www.compagnons.org
UCDDU – www.lecompagnonnage.com
AOCDTF – www.compagnons-du-devoir.com
Rédigé par Sybille Wallemacq

Actualités liées