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Tu devrais venir voir...

  • Rédigé par Elodie Wery
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Tu devrais venir voir... © www.creatonit.be

Il est sorti de la salle de bain à moitié essuyé, a tendu la main vers le tiroir à caleçons et s'est arrêté net. Il s'est retourné et m'a dit : «Tu exagères. Tu exagères vraiment.» Quelques secondes après, les reproches se sont mis à pleuvoir: «Tu n'es pas la seule à vivre dans cette maison! Même plus moyen de déposer un livre sur la table de nuit!» Une inondation de mots blessants. «Tu envahis tout l'espace avec ton désordre! Notre dressing ressemble aux rayons de chez Zara à 18h le premier jour des soldes!» Et c'est MOI qui exagère? Tout ça pour quelques chemises déplacées?

Ok. Je n'avais plus de place sur ma tringle, impossible de rajouter un cintre, alors j'ai décidé d'en faire un peu en envoyant ses chemises dans l'armoire du vestiaire de l'entrée. Je tentais juste, suite à sa remarque d'hier soir, de rependre précieusement l'amas de vêtements lancés en vrac sur le bout du lit tous les soirs. Vous voyez ceux qu'on-a-mis-une-fois-qui-ne-sont-pas-vraiment-sales-mais-plus-vraiment-propres?

Et bien de toute évidence, mon effort a été «une fois de plus» mal compris. Pire: invisible. Comme tous ceux que je fais tous les jours pour rendre notre environnement vivable.

M'a-t-il dit merci pour le rangement de la salle de jeux lundi passé? Est-il au courant que j'ai fait deux trajets jusqu'aux «Petits Riens» pour déposer tout ce que j'ai pris la peine de vider des armoires de la cuisine? Pense-t-il que les chemises se retrouvent comme par magie dans l'armoire (enfin dans le vestiaire) propres et repassées? Croit-il vraiment que ce sont des petits lutins qui préparent les mallettes, vérifient les devoirs, signent les papiers pendant que Monsieur lit son journal?

Une fois son sac vidé, il enfile son peignoir et hurle en descendant l'escalier qu'il préfère dormir sur le canapé.

Me voilà, pétrifiée, devant la cause de sa colère: une armoire pleine à craquer de vêtements dont - je dois bien le reconnaître - 80% sont à moi. Ses paroles résonnent dans ma tête tandis que je tente de comprendre: «Ras-le-bol de vivre dans un décor pareil, de devoir supporter ton bazar au quotidien! Tu m'empoisonnes la vie!».

Je ne supporte pas ce constat d'échec alors que je me suis donnée tant de mal à désencombrer et à ranger les premières pièces du bas. Je veux lui montrer que je suis capable de changer. Je veux comprendre la raison de sa réaction disproportionnée. Et le meilleur moyen de trouver les réponses à mes douloureuses questions c'est encore de me mettre en action. Utiliser mes mains et non ma tête, me concentrer sur ma tâche et aller jusqu'au bout avec détermination.

Aux grands maux, les grands remèdes. Je vide sans scrupule l'ensemble des tiroirs et des étagères de mon dressing sur mon lit. J'y ajoute le linge qui traîne à la salle de bains, dans le couloir et dans la manne de linge propre (oui, celle que je devais plier et ranger depuis hier, que j'ai mis sur la première marche de l'escalier et que tout le monde doit enjamber!) et je commence à trier.

Ce que je garde est plié et disposé par catégories (pantalons, tee-shirts, tuniques...) à droite de mon lit. Ce que je peux donner est directement placé dans un grand sac que je déposerai demain dans les containers Terre. Ce que je désire vendre est soigneusement plié et disposé dans une caisse à gauche de mon lit. J'irai voir le magasin de seconde main demain matin et je proposerai à mon entourage de venir jeter un œil dans mes caisses ce week-end. Tout ce qui restera après la phase de vente sera déposé à la Croix Rouge. Ce qui doit être suspendu est mis sur un tas à part sur la commode. J'en profite pour faire le tour de la maison et récupérer tous les cintres inutilisés ici et là. Tout ce qui est sale vole à la lessive... Une fois le tri terminé, je remplis soigneusement mes étagères et ma tringle (seulement MA tringle) en tâchant de penser à tout ce que j'ai lu sur L'art d'aménager son dressing. Je descends les sacs à donner et remplis immédiatement mon coffre. Je dépose les caisses à vendre sur le siège avant de la voiture ainsi, je serai obligée d'y aller demain. Je termine en lançant la première machine de linge sale.

Il est passé minuit, je me sens vidée mais terriblement soulagée. Je redécouvre les joies et la satisfaction du travail accompli. Je tends l'oreille et perçois la douce chanson des ronflements de mon cher et tendre. Je le couvre d'un plaid, éteins soigneusement toutes les lampes d'en bas et remonte sans omettre de prendre avec moi de quoi écrire et une feuille blanche.

Ma lettre commence par ces quelques mots:

 

J'ai rangé tout ce qui traînait,
poussé les meubles et les regrets
pour faire le vide. J'ai mis au bord de la fenêtre, prêts à tomber, tous les "peut-être"
tous les non-dits

mais dans les choses que j'ai gardées,
je laisse l'amour à ta portée, tu n'auras plus qu'à te servir

J'ai mis du blanc sur tous les murs, mon amour propre sous la peinture
pour qu'on l'oublie.

J'ai fait le lit à mon image, un peu froissé, sans ton passage, sans nos deux rires.
Et dans les choses que j'ai trouvées, j'ai le bonheur que tu cherchais
moi je n'ai plus qu'à te l'offrir.
Tu devrais venir voir,
je voudrais te montrer, il nous reste quelque part
un endroit pour s'aimer.

 

Je m'effondre sur mon lit et m'endors... Toute habillée.

 

 

Rédigé par Elodie Wery

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