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Joana Vasconcelos, création au bord du Tage

  • Rédigé par Eric Jansen
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Joana Vasconcelos dans son atelier Joana Vasconcelos dans son atelier © Alfredo Cunha

Elle est l'artiste portugaise la plus fameuse de notre époque. De Venise à Versailles, en passant par Rio, ses œuvres poétiques et féminines rencontrent un immense succès. Mais pas question pour Joana de quitter Lisbonne où elle a grandi et où elle a installé son gigantesque atelier.

Elle a failli être une grande artiste française... Née à Paris en 1971, Joana Vasconcelos rentre au Portugal au moment de la révolution de 1974. Après avoir suivi des études artistiques à La Cambre, à Bruxelles, ses parents ont commencé une carrière à Paris, mais l'ère du changement qui s'annonce au Portugal les décide à rentrer. Joana est inscrite au Lycée français à Lisbonne, son père devient photographe dans un journal, sa mère restaure des meubles, puis donne des cours de dessin. Un univers artistique que vient compléter sa grand-mère qui se met à la peinture et encourage sa petite-fille sur cette voie. "C'était naturel pour moi."

Elle commence toutefois des études d'architecture, mais s'aperçoit vite qu'elle n'est pas faite pour ça. Elle entre alors dans une école d'art où elle acquiert les techniques du dessin, mais aussi de la céramique, du verre, de la joaillerie. À la fin de sept années de formation, elle décroche sa première exposition. Nous sommes en 1996. Dès lors, les choses vont s'enchaîner rapidement. Joana multiplie les expositions au Portugal, puis un galeriste espagnol lui donne une dimension internationale, en présentant son travail sur des foires. Pour ARCOmadrid, elle présente la Burqa, qui est aussitôt remarquée. Il faut dire que la pièce interpelle : une burqa s'élève en l'air, suspendue à un câble, avant de retomber violemment sur le sol.

À Lisbonne, Joana a accroché dans une boîte de nuit une autre œuvre qui ne laisse personne indifférent : La Fiancée est un immense lustre composé de centaines de tampons hygiéniques... L'œuvre tape dans l'œil de la commissaire Rosa Martinez. Non seulement elle va la présenter au fil des expositions qu'elle organise, mais lorsqu'elle devient la directrice de la Biennale de Venise en 2005, elle prend avec elle La Fiancée.

 

 
 La fiançée de Joana Vasconcelos, un lustre composé d'une matière inatendue © DMF, Lisboa

 

L'œuvre est parfaitement représentative du travail de Joana : irrévérence, détournement, questionnement sur la femme, sa place dans la société. Quelques années plus tard, elle imagine une paire d'escarpins géants réalisées à base de casseroles... Sous un aspect très plaisant à l'œil, l'artiste interroge, dérange parfois, mais sans agressivité. "Mes pièces ont un côté critique, mais elles sont aussi liées à la beauté, je crois que la beauté est fondamentale dans la création." Contrairement à bon nombre d'artistes, le mot n'est pas tabou pour elle. Et sans doute est-ce pour cela qu'elle aura un tel succès lors de son exposition au château de Versailles en 2012. Car elle prend possession des lieux sans violence. On se souvient tous du magnifique cœur rouge suspendu sous les dorures, mais qui a remarqué que sa fine dentelle était en fait constituée de fourchettes en plastique ? François Pinault l'avait remarqué avant tout le monde, puisqu'il achetait l'œuvre chez Nathalie Obadia quatre ans plus tôt...

En une dizaine d'années, Joana Vaconcelos s'est fait une place sur la scène internationale. Elle est réclamée aux quatre coins du monde. Elle est en ce moment exposée à Stockholm, Manchester, Tel Aviv ; il y aura ensuite le Brésil, Hong Kong, Shanghai... Avec une telle notoriété, elle aurait pu s'installer à New York, pour accroître plus encore sa visibilité, mais pas question de quitter Lisbonne. Au contraire, elle est fière de sa ville, fière de sa culture qu'elle détourne aussi quelquefois avec humour. "Je n'ai pas de problème d'identité."

En 2008, elle installait son atelier dans un ancien entrepôt de céréales, sur les docks : 1300 m2 où s'activent quarante-cinq personnes. "Avant Versailles, elles étaient vingt-deux." Dans une première pièce, des œuvres sont en cours de montage, des carreaux de céramique voisinent avec des piles de téléphones, des casseroles. Dans une seconde pièce, des jeunes femmes font du crochet, des kilomètres de crochet, pour un autre aspect du travail de Joana : ces formes organiques qui sortent des murs, courent sur le sol. "C'est la révolution du textile, du monde domestique..."

Dans le plus grand espace, les œuvres sont finalisées, suspendues pour tester leur poids, comme pour la Golden Valkyrie qui flottait dans la Galerie des Batailles à Versailles ou pour le gros nœud J'adore Miss Dior, exposé au Grand Palais en novembre dernier. Dans un couloir, une longue étagère est entièrement recouverte d'animaux en céramique. Les plus anciens sont l'œuvre d'un artiste portugais, fameux à la fin du XIXe siècle, Rafael Bordalo Pinheiro. Quand la fabrique de céramiques qu'il avait fondée en 1885 a périclité, Joana l'a sauvée de la faillite et a racheté beaucoup de pièces. Ces animaux sont à présent emprisonnés de dentelle et de crochet, un de ses matériaux de prédilection, typiquement local. "Au Portugal, les femmes étaient cloîtrées chez elles et faisaient du crochet, c'était une obligation, mais aussi, pour certaines, une façon de se libérer, de s'exprimer." Cette double interprétation enchante l'artiste.

Autre emprunt à la culture nationale : les fameux azulejos. L'année dernière, le Portugal n'avait pas de pavillon à la Biennale de Venise. Joana a alors imaginé un pavillon flottant : elle a transformé un ferry-boat en œuvre d'art, en le recouvrant de carreaux façon azulejos. Trafaria Praia est aujourd'hui revenu de la lagune et fait de petites traversées pour les touristes dans le port de Lisbonne. Le Portugal ne pouvait rêver meilleure ambassadrice.

 

 

Le Lisbonne de Joana :

PESTANA PALACE
"Cet hôtel est situé dans un quartier résidentiel. Entouré d'un magnifique jardin, le bâtiment date du XIXe siècle et a un charme fou. La décoration est très portugaise, elle mélange la vieille Europe avec des influences tropicales. On sent l'héritage des colonies, il y a des emprunts à l'Inde, l'Afrique, la Chine. C'est un luxe multiculturel, romantique, où j'aime venir prendre un verre."

54 RUA JAU • TEL. 00 351 21 361 56 00
WWW.PESTANA.COM
 

BICA DO SAPATO
"C'est un restaurant sur les docks, pas très loin de mon atelier. Le patron, Manuel Reis, est un ami. C'est lui qui avait accroché La Fiancée dans sa boîte de nuit qui est juste à côté. L'endroit s'appelle Lux Fragil et tout le monde y va après avoir dîné. Les DJ les plus célèbres s'y produisent et, moi-même, il m'arrive d'y aller danser."

AVENIDA INFANTE DOM HENRIQUE. CAIS DA PEDRA. SANTA APOLONIA
TEL. 00 351 21 881 03 20
WWW.BICADOSAPATO.COM
WWW.LUXFRAGIL.COM
 

CANTINHO DO AVILLEZ
"Dans le quartier élégant du Chiado, le restaurant de José Avillez est une étape obligée. Ce chef étoilé fait une cuisine très haut de gamme. Il revisite les basiques portugais de façon inventive et moderne. Je ne peux plus m'en passer. J'ai fait appel à lui pour le dîner à Versailles et celui à Venise."

7 RUA DOS DUQUES DE BRAGANÇA
TEL. 00 351 211 992 369
WWW.CANTINHODOAVILLEZ.PT
 

A VIDA PORTUGUESA
"C'est une boutique où l'on renoue avec le Portugal authentique, traditionnel. Les produits présentés ici ont tous traversés les années grâce à leur qualité. Ils sont l'âme de ce pays. Chaque Lisboète les connaît et est attaché à leurs emballages souvent désuets. C'est une boutique du souvenir et aussi une très belle vitrine pour le made in Portugal."

11 RUA ANCHIETA
TEL. 00 351 213 465 073
WWW.AVIDAPORTUGUESA.COM
 

MUSEU NATIONAL DO AZULEJO
"Une visite à ce musée est indispensable. Il est situé dans un ancien couvent fondé en 1509 par la reine Dona Leonor. C'est un très bel exemple du luxe de l'époque. Au Portugal, nous associons le bois, le marbre et les azulejos, c'est un mélange unique. J'aime regarder notre culture d'une autre façon, comme pour mon projet, le bateau Trafaria Praia, recouvert d'azulejos."

4 RUA DA MADRE DE DEUS
TEL. 00 351 218 100 340
WWW.MUSEUDOAZULEJO.PT
 

MUSEU DE ARTES DECORATIVAS
PORTUGUESAS DA FUNDAÇAO RICARDO
DO ESPIRITO SANTO SILVA
"Non seulement y est présentée une très belle collection d'arts décoratifs du XVe au XVIIIe siècle, mais c'est aussi une école de restauration et de création où sont réunis au même endroit des ateliers de menuiserie, de passementerie, de cuir... J'y ai fait des pièces pour Versailles et c'est unique au monde."

2 LARGO PORTAS DO SOL
TEL. 00 351 21 888 19 91
WWW.FRESS.PT
Rédigé par Eric Jansen

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