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Philippe Besson: « La peur est consubstantielle à la maternité »

  • Rédigé par Corinne Le Brun
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L'auteur Philippe Besson L'auteur Philippe Besson © Maxime Reychman

Ecrivain du sentiment, Philippe Besson poursuit son exploration de personnages « autres que lui ». L'auteur français scrute la souffrance d'Anne-Marie dont le troisième et dernier enfant quitte le foyer familial. Une douleur insupportable, pourtant prévisible, pour une maman qui se retrouve dans le vide et l'absence. (Re)trouvera-t-elle l'équilibre dans le couple désormais livré à lui-même?

Eventail.be - D'où vous est venue l'idée de votre vingtième roman ?
Philippe Besson - Cela part d'une expérience personnelle. À dix-huit ans, j'ai quitté le foyer familial non sans tristesse. Mes parents m'ont accompagné dans le meublé situé à 300 kilomètres. Ma mère-ni mon père-ne semblait ébranlée. À ma grande surprise, vingt ans après, j'ai appris par mon père que ma mère avait pleuré pendant tout le voyage du retour. Les mois qui avaient suivi, elle les avait passés dans une forme de langueur, une incapacité à revenir dans une vie de femme et d'épouse. Cet épisode m'est resté. Il a resurgi parce que, autour de moi, des parents dont les enfants s'en vont vivent aussi le même traumatisme. Avec trente ans d'écart, ils continuent à vivre cette même souffrance: la peur des mères de voir leur fils ou fille partir et la tristesse immémoriale des mères. La peur est consubstantielle à la maternité.

 

L'auteur Philippe Besson avec Raphael et Claire Chazal
Raphael, Claire Chazal et Philippe Besson © Renaud Joubert/Panoramic/Photo News 

 

- Tout cela n'est pas très loin de la rupture amoureuse...
- On perd l'être aimé. Il faut vivre avec ce manque, cette frustration, ce regret teinté d'une petite mort. C'est une rupture a priori irréversible. Quand l'enfant s'en va, il n'y aura pas de retour. On le perd à jamais. Anne-Marie s'est épanouie dans ce rôle de mère. Elle se sent un devoir à l'exercer. Elle a été heureuse dans cette responsabilité. Tout d'un coup elle se retrouve démunie, désemparée. Elle traverse toute une gamme de sentiments, de perte, d'abandon, d'inutilité, de culpabilité, de peur devant un horizon inconnu... Est-ce la fin des jours heureux?

- Vous vous glissez souvent dans la peau de femmes. Pourquoi?
- Je me sens très proche d'elles, plus que des hommes. J'ai choisi de parler du point de vue de la mère. Ce qui me plaît dans l'écriture c'est vivre une autre vie que la mienne, me mettre dans la chair de quelqu'un que je ne suis pas. Cela m'intéresse de voir si j'en suis capable et d'être juste. J'assume très bien ma féminité mais je suis prudent. Les attributs qu'on accorde à la masculinité ou la féminité sont toujours des clichés dont il faut se méfier même s'ils ont beaucoup changé. La force, le courage sont des attributs masculins - que je ne partage pas - et sont souvent associés à la domination, au pouvoir. On vit encore dans une société de patriarcat où la domination est masculine. En revanche, la féminité, à tort ou à raison, est associée à l'empathie, la sensibilité, la générosité, la tendresse et... à la faiblesse. Je ne crois pas à ça. Quand vous exprimez des sentiments, c'est « gnangnan ». On me regarde comme un auteur d'un genre mineur. Pour moi, ce n'est pas difficile du tout d'aller sur le terrain des sentiments. Je les éprouve, les sens, les partage. Patrick, le mari d'Anne-Marie, est aussi dévasté que la mère mais ne l'exprime pas.

 

L'écrivain Philippe Besson avec Alain Terzian et Daniele Thompson
Alain Terzian, Danièle Thompson et Philippe Besson © Christophe Aubert via Bestimage/Bestimage/Photo News 

 

C'est là la différence. Parce qu'ils ont peur d'être accusés de faiblesse, les hommes n'expriment pas leurs sentiments. On est dans le dur, le comprimé, le censuré. Mon père qui m'aimait ne m'a jamais dit de sa vie qu'il m'aimait. J'ai grandi dans deux mondes: un père qui se tait et une mère qui dit. Et je n'ai pas de mal à dire. Aujourd'hui, de plus de plus d'hommes disent et des mères assument le fait de ne pas vouloir d'enfant, notamment pour ne pas vivre cette expérience de la séparation. Je n'ai pas voulu d'enfant parce que je suis terrorisé à l'idée de le perdre un jour et qu'il lui arrive du mal. Aujourd'hui, être mère n'est qu'un rôle au milieu de dix autres. Avant, cette fonction était prépondérante. Je pense que les pères, aujourd'hui, ont le même rôle que les mères. Ils vont se retrouver avec la tristesse, la culpabilité. Quand vous êtes dans cette paternité tendre, dévolue à l'autre, quand vous le perdez, vous êtes désemparé et démuni. Vous ressentez une dislocation et un manque. Je pense que ce sont les pères qui vont morfler dans les années qui viennent.

- Anne-Marie serait-elle une Madame Bovary du 21e siècle? Elle s'ennuie, elle est en demande d'amour...
- Elle a admis que son mari était un taiseux et elle n'a plus l'intention de le changer. Mais elle l'a choisi aussi pour la sécurité et la stabilité qu'elle cherchait. Bien sûr, il n'y a pas de passion. Mais cet homme était là, prêt à prendre soin d'elle, à être attentif. Trente ans après, elle ne va pas se plaindre d'avoir eu ce qu'elle voulait. Après, comment on redevient épouse, comment on refait couple quand on a abdiqué cette partie-là de soi? C'est ce qu'on appelle le syndrome du nid vide, souvent à l'origine de beaucoup de séparations. Ils se sont perdus dans la parentalité et sont incapables de refaire couple. Certaines mères n'arrivent pas à être femmes. Aujourd'hui, il aurait fallu écrire un livre sur une famille décomposée, déchirée. Dans le livre, c'est « famille je vous aime» . Les personnages s'aiment sans se le dire. C'est cela qui leur pète au visage. Il fallait déjouer les choses à la mode, attendues. Je ne voulais pas écrire un livre accusatoire et victimaire.

 

La couverture du livre

 



- Vous racontez la vie d'une famille modeste, Anne-Marie est caissière. Vous connaissez cette classe sociale ?

- Je l'ai ancrée dans un milieu social pas très éloigné du mien. Mon père était instituteur et ma mère, secrétaire. Mon grand-père, cordonnier, avait six frères et sœurs paysans, ouvriers. Mon père a été le premier à avoir le bac. J'étais le seul à être parti de ma petite ville d'origine (Barbezieux, en Charente). Pour la première fois, je paie ma dette à mes origines dans un roman. C'est ma façon de dire je suis un transfuge de classe mais pas un traître. Si je mets Anne-Marie dans un milieu favorisé, on ne va pas pleurer sur son sort de mère bourgeoise. Cette tristesse de l'enfant qui s'en va, elle est partagée par l'ensemble des conditions et des classes sociales. Je n'oublie pas le milieu d'où je viens et que je connais bien. Les gens qui me connaissent aujourd'hui, ne m'ont pas connu il y a trente ans.

 

- Avez-vous écrit Le dernier enfant pendant le confinement ? 

-Je n'ai rien pu écrire alors que je pensais que cela allait être formidable puisqu'on écrit dans la solitude et dans le silence. Pas du tout. Il y a une différence entre une solitude choisie et une claustration imposée. C'est bien la solitude quand vous savez que vous pouvez retrouver la ville, ses bistrots, ses cinémas... En fait, on ne retrouvait rien. J'ai très mal vécu le confinement. Je n'ai pas écrit un mot. J'ai commencé Le dernier enfant en janvier, j'ai arrêté début mars et j'ai recommencé en mai et fini le livre en juillet.


Le dernier enfant
Philippe Besson
Editions Julliard
www.lisez.com/le-dernier-enfant
 
Rédigé par Corinne Le Brun