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Le seigneur de Noto

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Éric Jansen

28 July 2026

Après le château de Champ de Bataille en Normandie, Jacques Garcia a bâti en Sicile un autre rêve de pierre, une folie baroque aux allures de monastère séculaire, avec tout autour des hectares de paysages idylliques parsemés de maisons que l’on peut louer… Le sésame pour glisser un pas dans son univers dédié à la beauté.

« J’avoue que j’ai toujours un peu tendance à voir les choses en grand… » Tout en prononçant ces paroles, Jacques Garcia esquisse un sourire malicieux et son œil frise. Il sait que certains lui reprochent sa mégalomanie, et s’en amuse. Cela fait trente ans qu’il entend les critiques sur la façon dont il a restauré et aménagé le château de Champ de Bataille, en Normandie, et elles ne lui font plus aucun effet. D’ailleurs, avec le temps et devant l’œuvre accomplie, majestueuse et cohérente, sans parler du parc spectaculaire, les critiques sont devenues rarissimes. Il publie justement ces jours-ci un très beau livre sur ces trente années de labeur*, où, patiemment, affinant sa sélection au fil du temps, il a composé un décor avec des meubles somptueux, des tableaux, des tapisseries et des objets rarissimes, mettant en scène l’art de vivre au XVIIIe siècle, comme il n’existe dans aucun autre château privé en France, sans jamais faire musée, car Jacques Garcia est un créateur d’atmosphères hors pair.

Parce que la Sicile, c’est l’Antiquité retrouvée, le décorateur n’a pas hésité à reconstituer un temple, dont il avait accumulé les fragments au fil des années. La piscine ne pouvait rêver décor plus spectaculaire. © Éric Jansen

© Éric Jansen

Rythmées de colonnes et de bustes, les terrasses autour de la maison ont été pensées pour accueillir les nombreux amis et les réceptions. © Éric Jansen

On en a une nouvelle fois la démonstration lorsqu’on pénètre dans son autre folie, un monastère sicilien, posé sur une colline au milieu des pins parasols, à dix minutes de Noto. Le salon vert, le salon corail et, plus encore, la grande galerie ponctuée de sculptures antiques, de portraits de cardinaux, de consoles et de sièges en bois doré, semblent avoir traversé les siècles. Le résultat est, là encore, bluffant, à une nuance près : Jacques Garcia n’a pas restauré un vieux bâtiment pour le sublimer, il l’a créé de toutes pièces. « Quand j’ai découvert l’endroit il y a seize ans, c’était un champ de ruines, très jolies d’ailleurs. J’ai eu un coup de foudre pour le site. J’ai acheté trente hectares autour et je me suis installé dans une maison plus bas, absolument charmante, entourée d’oliviers millénaires. Je n’avais pas du tout l’intention de me lancer dans de grands travaux. » Le destin allait en décider autrement.

Jacques Garcia avec une de ses dernières acquisitions : un petit tableau représentant sainte Hélène, à qui il a dédié son monastère. © Éric Jansen

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Créée de toute pièce, la galerie réunit dans une parfaite harmonie une série de portraits de cardinaux, des bustes romains, un mobilier baroque en bois doré, une statue d’Athena.

Il y a une constante dans la carrière du décorateur : les objets viennent à lui et ils ont toujours une jolie histoire à raconter. Ici, cela a commencé par des boiseries achetées bien des années auparavant, à Lyon, et jamais utilisées. Mais, tout à coup, Jacques Garcia les regarde différemment : « Elles provenaient du palais Biscari à Catane… » Puis, il y a ce sol magnifique de 1701 qu’une antiquaire lui présente. « Il était dans le hall d’entrée d’un palais à Noto. » Impossible de résister. L’envie d’en faire quelque chose commence à poindre. Un autre jour, c’est un brocanteur napolitain qui lui propose une très belle cheminée. Il n’est pas intéressé, jusqu’au moment où il découvre le même modèle, une heure plus tard, dans les appartements privés du palais de Caserte. « Mais il manquait celle de la chambre d’apparat… Je n’ai pas attendu la fin de la visite pour courir l’acheter ! » Il y a aussi tous ces bustes, ces colonnes, ces frontons de temple, que le décorateur a accumulés au fil des années. Est-ce qu’ils ne seraient pas bien en Sicile, où l’Antiquité affleure encore ? Enfin, à Palerme, un autre antiquaire lui montre trois grands tableaux représentant Sainte-Hélène rapportant la croix du Christ. « Ils avaient été peints pour un monastère sicilien… » Ils sont maintenant dans la grande galerie et la maison a été baptisée Villa Elena.

© Éric Jansen

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Car après cinq années passées à contempler ses ruines « à la Hubert Robert », Jacques Garcia décide de se lancer : il va reconstruire le monastère détruit par le tremblement de terre de 1693, mais à sa manière, plus palais de prélat que cellule de moine. Grisé par son nouveau projet, il fait vite et ne lésine pas sur les moyens investis. « J’ai eu beaucoup de chance pour le mobilier, j’ai pu acheter à deux princes romains le contenu de leur palais… » Les tableaux sont également acquis spécialement pour la maison et chacun a son anecdote. « Là, c’est Charles II d’Espagne qui a commandité la reconstruction de Noto et de l’autre côté, sa seconde épouse, née princesse de Neubourg, comme mon village à Champ de Bataille ! Je ne pouvais pas ne pas l’acheter ! »

© Éric Jansen

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Trois ans de travaux seront nécessaires pour que s’élève ce fantasme de monastère sicilien et le décorateur, qui se révèle être aussi un bâtisseur de génie, ne s’arrête pas là. Il dessine tout autour des terrasses et des jardins, au milieu d’un paysage idyllique qu’il remodèle complètement. Les gigantesques travaux de terrassement du parc de Champ de Bataille l’ont rompu à l’exercice et il déplace les mètres cubes de terre sans problème. « Un million ! » Entre-temps, il a agrandi son domaine à 130 hectares… Une perspective est tracée, des centaines d’oliviers, de palmiers, d’orangers et de citronniers sont plantés. Petite entorse à la vie monastique, une magnifique piscine est creusée face à un temple antique reconstitué, dans lequel logent les amis. Jacques Garcia peut en inviter beaucoup, car dans tous les champs rachetés alentour, d’autres ruines sont relevées et donnent naissance à de ravissantes maisons. Bon à savoir : lorsque le maître des lieux n’est pas là, elles sont ouvertes à la location. Elles possèdent évidemment toutes leur propre bassin et jouissent d’une tranquillité absolue.

© Éric Jansen

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Aujourd’hui, Jacques Garcia pourrait profiter en paix de son Eden, mais impossible dorénavant de l’arrêter : sur une colline en face, une bergerie abandonnée lui avait donné l’idée de créer une crèche, jusqu’au jour où il découvre qu’en prolongeant l’axe qui part de son monastère dédié à Sainte-Hélène, il arrivait à… Jérusalem ! « Et vous avez une idée de la distance en kilomètres ? 1947 ! Mon année de naissance ! » Un signe comme il les aime et qui lui donne immédiatement une nouvelle envie : bâtir sa Jérusalem céleste. À nouveau, les engins de chantier sont convoqués et, après avoir obtenu toutes les autorisations, il commence à élever un hameau, sur plusieurs niveaux, avec tours crénelées, théâtre antique et coupole inspirée par la chapelle Sainte-Hélène, dans l’église du Saint-Sépulcre, le tout encadré de cyprès. Le comble, c’est que la pierre blonde de Noto n’est pas sans rappeler celle de Jérusalem. Cette dernière folie est déjà à moitié achevée et le soir, lorsqu’il allume les lumières, la vision depuis le monastère est magique. Mais elle l’est tout autant de ce côté, ce qui fait dire à ce bâtisseur de rêves toujours à la recherche de nouvelles sensations : « Si un jour, je vends le monastère, je m’installerai ici et j’aurai la plus jolie des vues. »

Les adresses secrètes de Jacques Garcia

Lorsqu’il est dans sa Villa Elena, Jacques Garcia n’en sort quasiment pas, sauf pour aller dans deux endroits qui l’attirent comme un aimant. Le premier est la boutique de son amie l’antiquaire Rachel Bartoli au centre de Noto. C’est grâce à elle qu’il a acheté le magnifique sol en céramique de Caltagirone de son salon corail, mais aussi de grands bancs de galerie, une chapelle privée cachée dans une armoire et une multitude d’autres choses de charme, “car Rachel a l’œil pour sélectionner des objets qui donnent une âme à une maison”. Son second point de chute est au bord de la route, chez Giuseppe, qui amasse dans un immense entrepôt des meubles et des bibelots, où parfois se niche une pépite, mais surtout sur le terrain tout autour, c’est une débauche de bassins, de colonnes, de vases Médicis, de statues, où là encore il faut un œil aiguisé pour trouver la perle rare. Mais elle existe, comme cette fois où Jacques Garcia a mis la main sur un chapiteau normand du XIIe siècle… Avis aux amateurs.

  • Rachel Bartoli
    Antichita Nicolaci
    Ronco Leanti 1, Noto
    Tél. 00 39 335 6561905
  • Il Mobile della Nonna
    Rosolini (SR) S.S. 115 km. 359.600
    Tél. 00 39 379 1553480

Photo de couverture : L’illusion est parfaite. Le monastère semble avoir traversé les siècles et pourtant, Jacques Garcia l’a entièrement imaginé et achevé il y a quatre ans. © Éric Jansen

Champ de Bataille, trente ans de passion

À lire :

Surplombant majestueusement les riches terres de Normandie, le château du Champ de Bataille, propriété de Jacques Garcia, constitue un véritable fleuron de l’architecture, du mobilier et du jardin à la française des XVIIe et XVIIIe siècles.

Champ de Bataille, trente ans de passion, Éd. Flammarion, 400 p., 95 €.

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