Martin Boonen
03 June 2026
À la fin des années 2010, Carolina Vermeersch fonde The Lemon Spoon, l’un des premiers médias alternatifs belges consacrés à la durabilité et au mode de vie conscient. Elle fédère une communauté de plusieurs milliers de personnes, organise des conférences à See U Brussels et publie un livre en 2021 chez L’Attitude des Héros. Puis le Covid coupe son élan. « Le Covid est venu tout bousculer, raconte-t-elle. Nous avons dû interrompre les événements et conférences que nous organisions, et j’ai été contrainte de licencier mes deux employés. »
Suit une parenthèse d’un an et demi. « Quand on écrit, c’est souvent depuis un idéal, depuis une théorie que l’on a envie d’appliquer mais que l’on n’a pas encore totalement intégrée dans sa propre vie. Ma véritable phase d’intégration est venue après la sortie du livre. J’ai vécu une slow life d’un an et demi durant laquelle j’ai radicalement ralenti, au point de ne plus rien faire pour The Lemon Spoon. » Carolina Vermeersch revient alors à ses études en design intérieur, suivies une dizaine d’années plus tôt à Barcelone, et reprend en main un intérêt ancien pour la psychologie, nourri par besoin personnel d’abord.
© DR
C’est à ce moment qu’elle découvre le travail de Fiona Beenkens, formatrice en neuro-architecture et en thérapie par l’habitat. « Elle est un peu la pionnière du marché et a commencé à former les architectes, les designers d’intérieur et les thérapeutes à ces disciplines », précise-t-elle. Carolina Vermeersch se forme auprès d’elle en 2023.
Cette jeune discipline étudie l’influence de l’environnement bâti sur le cerveau, les émotions et les comportements. Elle naît aux États-Unis au début des années 2000, après que le neuroscientifique Fred Gage a démontré, en 1998, que l’environnement modifie la structure et le fonctionnement du cerveau adulte. En 2002, une Academy of Neuroscience for Architecture est fondée à San Diego pour formaliser le dialogue entre architectes et neuroscientifiques. Les chercheurs s’appuient sur des outils de mesure : électroencéphalogrammes, eye-tracking, réalité virtuelle, capteurs biométriques.
Avant © DR
Après © DR
Pour Carolina Vermeersch, « c’est le croisement entre les neurosciences et l’architecture : la manière dont l’espace influence notre cerveau et donc notre santé physique, mentale et émotionnelle au quotidien. Il s’agit d’étudier l’espace pour qu’il nous soutienne, plutôt que d’habiter des lieux qui nous fatiguent. » Elle ajoute à cet outil la psychologie des couleurs, le Feng Shui occidental et ce qu’elle appelle le « décodage de l’habitat ». Cette dernière démarche est connue en Belgique sous le nom d’Habitat Thérapie, marque déposée par Annie Detheux, et croise lecture symbolique des lieux et organisation des espaces.
Carolina Vermeersch envisage l’intérieur comme un miroir. « Notre lieu de vie est le reflet de nous-mêmes, affirme-t-elle. Si l’on veut changer, on peut commencer par son lieu de vie : cela permet de comprendre nos blocages souvent inconscients, de les libérer dans notre espace, et par conséquent, en nous. » Le postulat de la thérapie par l’habitat est proche : nos choix d’aménagement révèlent l’énergie dans laquelle nous baignons, plutôt que de la créer.
Avant l'intervention de Carolina Vermeersch © DR
... et après son intervention © DR
Parmi les motifs de consultation, les troubles du sommeil reviennent souvent. Carolina Vermeersch examine alors la chambre, l’orientation du lit, sa place par rapport aux portes et aux fenêtres, les éventuels objets suspendus au-dessus du dormeur. Pour expliquer, elle s’appuie sur le cerveau reptilien, toujours en veille même quand la raison se sait en sécurité. « Vous savez très bien que l’objet accroché au-dessus de votre lit l’est solidement, parce que vous y avez mis un gros clou. Mais votre cerveau reptilien scanne l’environnement à 360° et se dit en permanence qu’un truc va vous tomber sur la tête. Il reste donc en hypervigilence et ne permet pas au corps un sommeil profond. »
© DR
Elle observe aussi les cinq éléments naturels du Feng Shui, eau, feu, métal, terre, bois, la cohérence chromatique des pièces et la symbolique des objets. Ses recommandations sont concrètes : couleur d’un pan de mur, déplacement d’un meuble, retrait d’un « bruit visuel » qui figerait l’énergie d’une pièce. Elle travaille d’abord à distance. « Mon analyse se fait sur la base de plans et de photographies. Le plan de la maison est ce qui a le plus d’importance, parce que c’est là que je vois vraiment tout. » Sa visite sur place vient ensuite. Elle préfère ne pas, dit-elle, « se laisser influencer par les énergies du lieu dans un premier temps ».
Carolina Vermeersch décrit une continuité entre ses deux projets. « Avec The Lemon Spoon, j’ai commencé à parler d’écologie à une époque où tout le monde se demandait ce que cela pouvait bien être. J’ai donc l’habitude de me lancer dans des défis où il faut éduquer le marché. Après l’écologie, ma mission consiste désormais à accompagner les personnes à l’écologie intérieure, à travers leurs espaces de vie. »
© DR
La thérapie par l’habitat reste à ses yeux un outil de mise en conscience, pas une médecine. Les praticiens de la discipline rappellent eux-mêmes que leurs accompagnements ne remplacent pas un suivi médical et ne posent aucun diagnostic. La neuro-architecture et la thérapie par l’habitat constituent en revanche d’excellents compléments ou points de départ pour apaiser certains troubles de la vie quotidienne. D’ailleurs, certaines dimensions de cette pratique, comme la psychologie des couleurs, l’organisation de l’espace, la lumière naturelle ou les effets du désordre sur le stress, font aujourd’hui l’objet d’études de plus en plus nombreuses, en neuro-architecture comme en psychologie environnementale.
© DR
Carolina Vermeersch travaille à distance et en présentiel avec une clientèle belge, espagnole et française. Elle écrit déjà la suite : « Je commence à collaborer avec architectes et designers. Le monde a vraiment besoin que les gens de ce métier soient formés à la dimension énergétique et thérapeutique, et que leur travail ne se limite pas à l’esthétique et au fonctionnel. »