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« Le Bâtiment » de l’angoisse

Corinne Le Brun

01 April 2026

Devenue l’incarnation d’une attraction irrésistible et d’une menace diffuse, la bâtisse étend ses tentacules. Une emprise, en quelque sorte. Le podcasteur de fiction Mehdi Bayad (1) livre un roman sur la rencontre, sur les liens qu’on espère, qu’on n’attend pas. Il s’agit aussi d’un récit sur l’écriture, sur le style ou plutôt les styles de Mehdi Bayad qui, n’hésitant pas à défier les règles établies du récit, cherche la matière et l’âme et dont l’imagination se mêle à celle du narrateur. L’oral se mêle à l’écrit. Assailli par la tristesse et l’angoisse des lieux, le narrateur écrit des sms et envoie des messages vocaux. L’auteur et réalisateur français installé à Bruxelles se confie à Eventail.be à l’occasion de la sortie de son premier roman.

Il s’agit d’un narrateur, jamais nommé, dont on sait peu de choses. Il quitte subitement Bruxelles et loue un logement sur une île au large des côtes belges. Pendant trois jours, le voilà confronté à d’étranges personnages gravitant autour d’un bâtiment énigmatique. Va-t-il être subjugué ? Détourner le regard ? Mehdi Bayad propose une méditation sur la marginalité, la recherche d’une vie meilleure et la solitude.

Eventail.be – Qu’est-ce qui vous a inspiré à raconter l’intrigue sur une île ?
Mehdi Bayad – Le sujet de la marge et de la norme m’interpelle, me questionne profondément depuis longtemps. Je sens que mon esprit est gratté par les obligations, les injonctions dès lors que je les trouve absurdes. On est contraints par des codes qui définissent un cadre permanent, qu’on est très peu invité à questionner mais à s’y conformer, en permanence. Je trouve toujours cela un peu douloureux de devoir s’y aligner sans avoir la possibilité de s’interroger sur ces critères profondément arbitraires. Cet aspect-là me gratte la conscience depuis que je suis tout petit. Et je trouve des anomalies partout dans le fait de devoir me contraindre à quelque chose auquel je ne souscris pas toujours. Cette question-là est présente un peu dans tout ce que j’écris depuis des années. Ici, ça me semblait intéressant de la questionner à travers le rapport à la marginalité. Mais la marge, ce sont juste des individus qui ne se conforment pas, qui n’entrent pas dans le moule. Dans la marge, il y a de la beauté. La plupart des artistes, en fait, sont des gens qui s’échappent de la marge pour la questionner, la représenter, la tourner en dérision, la sublimer. Et donc, je trouve qu’il y a une beauté folle dans l’humanité dès lors qu’elle questionne quand elle se regarde elle-même. Et souvent, les gens qui se regardent, mis à part les sociologues, sont des artistes ou des gens qui sont à la marge. Ils sont jugés à plein de niveaux. Et à postériori, on reconnaît la qualité, la grandeur de ce qu’ils ont produit.

– Ce premier roman peut être assimilé à un thriller paranoïaque…
La maladie mentale me permettait à la fois d’avoir une thématique que je voulais traiter sur notre rapport à la norme, sur le fait d’être esseulé, d’être fatigué dans nos sociétés anxiogènes où les individus sont atomisés parce qu’il y a des exigences. Toutes ces questions-là, je pensais pouvoir les traiter par la paranoïa. En même temps, elle me permettait d’un point de vue purement narratif de créer un jeu de doute.

– Pour votre premier roman, vous utilisez plusieurs formes narratives : les sms, les messages vocaux…
La narration se situe à la croisée de plein de styles artistiques. Et du coup, je me suis amusé à les croiser pour les questionner. Et c’est ce que le roman permet par rapport à d’autres styles artistiques. Donc là, je me suis éclaté. J’ai pu vraiment m’amuser et expérimenter quitte à me planter, à être désagréable. En fait, j’ai essayé de prendre tout ce que j’avais apprécié ou trouvé de fort, de puissant dans les autres médiums. Ainsi, au théâtre, j’ai pioché des éléments que je trouvais très intéressants, dans l’oralité, dans la spontanéité, dans le rapport direct, parfois, au public ou aux médias, entre eux. J’ai pris ça pour épurer au maximum le style, le récit, la façon de parler. Dans la création radiophonique, j’ai pris ce qu’on pouvait faire sur l’imaginaire parce que, à la radio, il n’y a pas d’image. Du coup, on doit bosser à fond. Et le roman permet de prendre toutes ces choses, de faire respirer le récit, de prendre mon temps, de jouer, de vous emmener avec moi, de vous déstabiliser, de faire des choses qui seraient sorties du cadre.

– L’écriture d’un roman est différente de ce que vous avez écrit auparavant ?
Ecrire un roman se déploie sur le temps long. Et donc, il faut s’investir. C’est une épreuve physique et mentale assez folle, parce que c’est un exercice extrêmement solitaire. Quand on écrit pour d’autres formes,
pour la télé, le théâtre, on est avec des gens. Là, on est tout seul. Il y a une part de souffrance, liée à des sacrifices. Quand on écrit, et c’est mon cas, on s’isole un peu. Et donc, je perds des moments que je pourrais consacrer à des gens que j’aime beaucoup dans ma vie. C’est vraiment un exercice monastique. De repli. Mais, au bout du compte, le plaisir est tel que tout s’équilibre.

– Que représente le bâtiment ? Un huis clos dans le huis clos ?
Exactement. C’est la prison et le refuge. Ce bâtiment a une portée et une fonction symbolique que je laisse un peu à l’appréciation de chacune et chacun. Son aspect extérieur traduit quelque chose de l’intérieur. Ici, en l’occurrence, il représente quelque chose de froid, de lisse, de sombre et qui est immobile, indéboulonnable. Il incarne quelque chose de central dans notre société, qui est terrible, qui est sinistre, qui nous fait peur. Il pose la question du mal-être, en fait.

– Les couleurs noir, jaune, rouge apparaissent dans le roman. Quel rapport entretenez-vous à la Belgique ?
Je pense que c’est un travail inconscient. C’est vrai que ces couleurs-là pourraient être liées à mon rapport très fort à la Belgique. Je suis français et ça fait 13 ans que je vis à Bruxelles. J’ai bossé dans l’humanitaire pendant des années en Afrique, au Moyen-Orient. J’ai gardé le goût de la découverte pendant très longtemps mais Bruxelles m’a capturé un peu. J’ai travaillé au Théâtre de la Toison d’Or comme attaché de presse. Puis, j’ai coécrit une pièce de théâtre avec Myriam Leroy. Beaucoup d’opportunités artistiques se sont présentées ici, sur base de la confiance. Il y a quand même une exigence à Bruxelles pour des choses de qualité. Tout est allé très vite.

« O.H.N.I. Les Frangettes », spectacle coécrit, mis en scène et photo par Mehdi Bayad, aux Riches-Claires, Bruxelles, du 20 mai au 5 juin 2026.

(1) : Auteur de plusieurs fictions radiophoniques primées, Mehdi Bayad est, notamment, lauréat du Fonds Podcast Natif France Culture / SACD pour sa série radiophonique « Fureurs » réalisée par Laure Egoroff.

Photo de couverture : © Marie Rouge

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Paris

Extra informatie

Livre

Le bâtiment

Auteur

Mehdi Bayad

Éditeur

JC Lattès

Sortie

2026

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