Christophe Giltay
11 February 2026
AUX ÉTATS-UNIS, de grandes entreprises ont commencé à licencier massivement leurs “cols blancs”. Neuf mille suppressions d’emplois chez Microsoft, 14 000 chez Amazon, 12 000 chez Accenture… Le constat est sans appel ! Outre-Atlantique, les vagues de licenciements s’enchaînent à mesure que les compétences des algorithmes s’affinent et se diversifient. Le phénomène n’a pas encore atteint l’Europe mais, en France, la Cour des comptes estime, par exemple, que plus d’un tiers des emplois publics seront touchés par l’IA. Et plus particulièrement dans des domaines intellectuels jusqu’alors plutôt épargnés par le chômage. Ainsi sont déjà menacés les juristes, les économistes, les journalistes, les comédiens, les traducteurs, les graphistes, les personnels administratifs… La liste est longue et elle touchera massivement les cadres juniors assignés, à leurs débuts, à des fonctions que l’IA pourra désormais assurer. Rédiger des plaquettes de présentation pour une entreprise ou des comptes rendus de réunion, une IA peut le faire, plus vite et moins cher. Publier dans un journal les cours de la bourse ou des résultats sportifs, une IA peut également s’en charger. De même que rédiger factuellement le déroulé de la dernière séance à Wall Street et, pourquoi pas, le récit d’un match de boxe au Madison Square Garden ?
Imiter la voix d’un défunt une IA en est capable, même si dans ce domaine, la perfection n’est pas encore atteinte. Ainsi, fin 2024, une entreprise française a été chargée de traduire le dernier film de Sylvester Stallone, Armor, dans la langue de Molière. Le problème, c’est qu’Alain Dorval le doubleur de Stallone, à la voix si familière, était décédé depuis février. La société de doublage a alors tenté de le remplacer par une intelligence artificielle. Aurore Bergé, fille de l’acteur et ministre déléguée auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, a autorisé un essai… Finalement, elle a refusé l’utilisation d’une reconstitution. L’imitation était efficace sur le plan technique – même son, même rythme – mais elle ne reproduisait pas l’émotion et la personnalité du doubleur, et donc de l’acteur. En revanche, aux États-Unis, une IA a permis de rajeunir la voix d’Harrison Ford d’une quarantaine d’années pour le dernier épisode d’Indiana Jones, Le Cadran de la destinée.
L’IA progresse à grande vitesse et ce n’est qu’une question de temps pour aboutir à des imitations confondantes. Seule une réglementation officielle pourra permettre d’en limiter les abus. Comme celle obtenue en 2023, après une longue grève par les syndicats d’acteurs américains. Un accord a été conclu avec les studios pour imposer le consentement des comédiens et des comédiennes à la recréation de leur voix et/ou de leur apparence par l’IA, qu’ils soient vivants ou morts.
Dans son récent ouvrage récent IA : grand remplacement ou complémentarité ?, le philosophe Luc Ferry explique qu’il a demandé à la dernière version de ChatGPT de traduire des textes de philosophes allemands – Hegel, Kant, Heidegger… L’IA l’a fait en quelques minutes, alors que cela aurait pris des heures à ce parfait germanophone. Il n’y avait rien à changer, pas une virgule. D’après l’ancien ministre de l’Éducation nationale, si l’on n’y prend garde, l’IA pourrait remplacer à terme tous les êtres humains dans tous les jobs.
Cela dit, en matière de traduction la machine a encore ses limites. Les textes sont souvent trop littéraux. Cela marche pour des contenus techniques ou théoriques, mais pas pour des domaines qui demandent une véritable singularité ou une culture spécifique. La poésie, bien sûr, mais pas seulement. Le quotidien Libération a donné dans son numéro spécial de décembre l’exemple d’un traducteur de jeux vidéo, d’abord licencié puis repris, car la machine faisait trop d’erreurs. Elle ne collait pas au langage spécifique de la discipline. Il s’est depuis reconverti en traducteur de romans pour une maison d’édition qui lui interdit d’utiliser l’IA… Elle lisse trop les textes et risque ainsi de transformer des phrases écrites volontairement en langage populaire ou en énoncés académiques. En revanche, le même journal cite une graphiste employée dans la publicité, qui a perdu pratiquement tous ses contrats. On lui demande aujourd’hui non plus de créer, mais de corriger ou d’améliorer un travail déjà prémâché par l’IA. Dans le même esprit, toujours en France, l’hebdomadaire Le Point a supprimé la plupart de ses postes de correcteurs et d’éditeurs pour les remplacer par ChatGPT. Seuls subsistent quelques contrôleurs ou superviseurs de la machine.
Certains se veulent rassurant en citant l’économiste Joseph Schumpeter qui affirme que la croissance est un processus permanent de création, de destruction et de restructuration. En clair, une innovation détruit des emplois, mais en crée d’autres ; certes, mais ce ne sont pas les mêmes ! Au xixe siècle, à l’apparition du chemin de fer, les conducteurs de diligences, réduits au chômage, ne sont pas devenus des cheminots. Dans les années 1960 et 1970, les mineurs de fonds, confrontés à la fermeture des charbonnages, ne se sont pas reconvertis dans l’informatique. Cette fois ce sont les “cols blancs” qui sont impactés.
Des pistes où les êtres humains seraient irremplaçables semblent pourtant se dessiner… Exemple : le maintien d’activités où le contact humain restera incontournable, comme les aides à la personne. Le vieillissement de la population créera dans ce domaine de nombreux emplois. Autre exemple : des tâches où les humains vérifieraient le travail de l’IA et l’entraîneraient à de nouveaux algorithmes… Ces métiers existent déjà. L’inconvénient pour les salariés d’Europe ou d’Amérique du Nord, c’est qu’ils se développent en priorité dans des pays à faible taux salarial. Comme le sous-continent indien pour les entreprises anglo-saxonnes ou l’Afrique de l’Ouest pour les francophones. Ainsi est-on peut-être en train d’assister à la naissance d’un prolétariat humain au service de l’IA.
Dans son génial film d’anticipation 2001, l’Odysée de l’espace, Stanley Kubrick racontait la prise de pouvoir d’un vaisseau spécial par son super ordinateur HAL. Cette intelligence artificielle avait tué tout l’équipage, sauf un astronaute. Un être humain… qui avait gardé le pouvoir de la débrancher.
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