Martin Boonen
23 September 2026
Xavier Magnée est mort le 21 septembre 2026, à l’âge de 90 ans. Son fils Mathieu a annoncé la nouvelle, confirmée le lendemain par l’Ordre français des avocats du barreau de Bruxelles. Le bâtonnier Marc Dal a salué la mémoire d’un « grand plaideur » et d’un « grand avocat », orateur et conteur hors pair. Le pénaliste bruxellois avait bâti sa réputation sur des dossiers que l’opinion publique jugeait indéfendables : Marcel Habran, Patrick Haemers, Marc Dutroux, Geneviève Lhermitte ou Mohamed Jratlou. Sa silhouette, ses formules et son panache en avaient fait l’une des figures les plus reconnaissables de la justice belge.
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Xavier Magnée voit le jour à Uccle, un 18 novembre. Fils unique, il vit en 1945 la séparation de ses parents, qu’il évoquait en 2011 comme une épreuve marquante de son enfance. Son père, avocat lui aussi, plaidait surtout pour des banques et des compagnies d’assurances. Le fils choisit le droit pénal, un choix que ses portraits relient à un tempérament frondeur et à l’envie de défendre des délinquants de tous horizons. Après des études de philosophie et lettres à Louvain, il obtient un doctorat en droit à l’ULB et prête serment au barreau de Bruxelles au début des années 1960.
L’éloquence le distingue très tôt. En 1962, il remporte le prix Janson, décerné par la Conférence du jeune barreau de Bruxelles. Il préside ensuite le Jeune Barreau, siège au Conseil de l’Ordre, puis devient bâtonnier de l’Ordre français des avocats du barreau de Bruxelles, fonction qu’il exerce de 1990 à 1992.
À la fin des années 1960, il intervient devant les organes européens de protection des droits de l’homme dans l’affaire De Wilde, Ooms et Versyp, qui mettait en cause la législation belge sur le vagabondage et la privation de liberté imposée aux personnes qualifiées de vagabondes. Vers 1974, la défense de Marcel Habran, figure du grand banditisme liégeois associée aux attaques de fourgons, le fait connaître du grand public. Viennent ensuite Patrick Haemers, auteur d’enlèvements et de braquages parmi les plus médiatisés du pays, puis l’homme d’affaires italien Raffaello Teti dans le dossier de corruption Agusta. Teti meurt quelques jours avant le procès. Au premier procès belge visant des membres présumés du Groupe islamique armé, notamment autour d’Ahmed Zaoui, il plaide aux côtés de Jacques Vergès. Une amitié naît de cette collaboration entre deux avocats souvent comparés pour leur goût de la défense de rupture.
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Sa carrière ne s’est pas limitée à la défense des prévenus. Dans le dossier des Tueurs du Brabant, il a représenté des familles de victimes. Au début des années 1990, avec Pierre Legros, Carl Bevernage et Erik Carré, il cofonde l’ASBL Avocats Sans Frontières, conçue pour envoyer des avocats belges et européens défendre des justiciables dans des contextes sensibles. L’organisation a ensuite étendu son action à la justice internationale et aux situations de post-conflit, en particulier après le génocide des Tutsi au Rwanda.
En octobre 2003, quelques mois avant l’ouverture du procès d’assises d’Arlon, Xavier Magnée rejoint la défense de Marc Dutroux aux côtés de Ronny Baudewyn et de Martine Van Praet. La presse de l’époque rapporte que Jacques Vergès a facilité la mise en relation et que l’avocat intervient gratuitement. À l’audience, il concentre ses attaques sur les lacunes de l’enquête. Il met en avant des pistes restées sans suite et des éléments matériels qu’il juge insuffisamment exploités, et soutient l’hypothèse de complices ou d’un environnement criminel dépassant l’accusé.
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Cette thèse reste au cœur de la controverse attachée à son nom. Le verdict d’Arlon n’a pas consacré l’existence du vaste réseau qu’il décrivait encore en 2024, vingt ans après le procès, alors qu’il n’était plus le conseil de Dutroux. L’implication de personnalités puissantes qu’il évoquait relevait de sa conviction personnelle et non d’une conclusion judiciaire. Les contacts entre l’avocat et son ancien client avaient cessé après le procès. En avril 2005, il publie chez Calmann-Lévy Marc Dutroux, un pervers isolé ?, préfacé par Jacques Vergès, où il prolonge la ligne défendue à l’audience.
Avec Daniel Spreutels, il assure ensuite la défense de Geneviève Lhermitte, jugée pour avoir tué ses cinq enfants. La défense plaide l’irresponsabilité pénale et l’internement ; l’accusée est condamnée à la réclusion à perpétuité en 2008. Xavier Magnée porte le dossier jusque devant la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme, où il conteste l’absence de motivation détaillée du verdict d’assises et le regroupement des cinq homicides dans une seule question posée au jury.
Ses déclarations publiques sur cette affaire comptent parmi les plus controversées de sa carrière. En 2011, il affirme qu’il confierait ses petites-filles à sa cliente ; en 2020, il parle d’un « crime de charité ». Ces formules traduisaient la conviction d’un avocat persuadé de l’altération du discernement de Geneviève Lhermitte, une lecture que la cour d’assises n’avait pas retenue. Dans les années 2010, il défend également Mohamed Jratlou, père du petit Younes, condamné à neuf ans de prison pour coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort de son fils sans intention de la donner. Ses demandes d’annulation, fondées sur l’absence d’un avocat lors des premières étapes de la procédure, sont rejetées.
L’étiquette d’« avocat du diable » l’a accompagné jusqu’au bout. Il s’en démarquait en rappelant qu’il n’était pas « pour le diable » et que tout justiciable devait être défendu, quelle que soit la gravité des faits reprochés. Pour lui, l’avocat défendait les droits de l’accusé et la régularité du procès. Chrétien, il rapprochait le mystère de la foi de l’incertitude de la justice. Il se décrivait lui-même comme à la fois seigneur et révolutionnaire, attaché aux codes du barreau et à une élégance ancienne, mais soucieux de garder sa liberté de ton.
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Le Soir voyait en lui dès 2009 un personnage complexe, associé à une bourgeoisie bruxelloise devenue presque folklorique, sans que cette image mondaine suffise à le définir. Il cultivait les références littéraires, Cyrano de Bergerac en tête, et abordait l’audience avec un sens aigu de la scène. Henri Laquay, un de ses anciens stagiaires, estimait qu’il pouvait faire basculer un procès en quelques minutes et l’avait surnommé le « dernier Prince du Palais ». Cette théâtralité lui valut autant d’admiration que de critiques, en particulier à Arlon, où l’avocat parut parfois devenir lui-même protagoniste du procès.
En novembre 2014, il publie ses mémoires aux éditions Avant-Propos, Somme toute. Mémoire à la barre. Il y revient sur un parcours professionnel très institutionnel et sur une vie privée qu’il assumait comme moins conventionnelle, marquée par trois divorces. Il était père de deux enfants. En 2022, il présidait, pour la dernière fois, le jury des prix Le Jeune et Janson, en sa qualité de président de l’Association des prix Le Jeune et Janson, soixante ans après y avoir lui-même été distingué.