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Anna Cazenave Cambet adapte le texte autofictionnel de Constance Debré, « Love Me Tender »

Corinne Le Brun

06 May 2026

Dans « Love me tender », Anna Cazenave Cambet filme au plus près la douleur d’une mère terrorisée de perdre son enfant. Portée par une Vicky Krieps en majesté. Rencontre avec la réalisatrice au 77e Festival de Cannes.

Clémence (Vicky Krieps) a tout quitté : son travail d’avocate, le confort de son appartement bourgeois et son conjoint, Laurent (Antoine Reinartz), pour vivre sa vie autrement. Depuis, Clémence écrit, nage et a des relations avec des femmes. Pour se venger, Laurent veut avoir la garde exclusive de Paul, l’enfant du couple (Viggo Ferreira-Redier). S’ensuit une longue bataille judiciaire. Clémence mène un combat de tous les instants pour essayer de récupérer son fils.

Eventail.be – Vicky Krieps dit avoir eu une expérience douloureuse, en incarnant Clémence
Anna Cazenave Cambet –
Nous pouvons créer des émotions, en filmant, en construisant des choses. Je ne veux pas que les acteurs tombent dans la tristesse ou soient blessés. Je suis consciente, très vite, quand j’ai fait mes premiers shorts, que les réalisateurs, d’une certaine manière, puissent abuser des acteurs, parce qu’ils peuvent aller très loin lorsqu’ils veulent faire un film. C’est une vraie responsabilité de savoir où il ou elle peut aller. Réaliser un film, c’est un travail, c’est un art. J’ai beaucoup parlé avec Vicky, j’ai vu qu’elle souffrait et je voulais trouver un moyen pour soulager sa douleur. C’était difficile parce qu’on ne filmait pas de façon chronologique. Nous avons fait toutes les scènes en trois jours. Après chaque prise, on venait affiner, seconde par seconde. J’étais convaincue que notre émotion de spectateur viendrait du fait qu’on la voit justement combattre ces très grandes émotions.

© DR

– La réaction brutale de Laurent, l’ex-conjoint de Vicky, s’apparente à un réflexe passionnel ?
Ce qui m’a plu dans le roman, c’est que Constance Debré ne se permet jamais d’expliquer pourquoi l’ex-mari change tout d’un coup. Quand Clémence lui dit qu’elle relationne avec des femmes, qu’elle sort son livre, Laurent comprend qu’elle lui échappe pour de bon. Et ça, c’est inacceptable pour moi. Et c’est là où ça switch. Je crois que c’est le propre de ce qu’on a appelé, dans nos sociétés patriarcales, les crimes passionnels, ou comment on a justifié des comportements extrêmement violents venant de certains hommes sur des femmes, en justifiant, en réalité, le fait que des femmes peuvent appartenir comme des choses à des hommes. Ce que j’essaie de raconter dans le film, c’est que quand Laurent apprend d’abord qu’elle relationne avec des femmes, il tente de la reséduire comme si quelque chose, finalement, lui plaisait dans cette situation. Et une fois qu’il comprend qu’il n’aura plus jamais accès à elle, alors il décide de la détruire. Je me le raconte comme ça, et puis je suis obligée de le prendre en charge en le traduisant au cinéma. Ce qui est intéressant dans le roman, c’est que jamais cette mère se permette même de rancœur. Elle reste toujours à un endroit très sobre de son expérience à elle, ce qu’elle traverse, elle. Je voulais mettre en scène une femme très solide qui traverse les choses en exprimant peu.

© DR

– En tant que personne queer, vous montrez, notamment, un Paris bien spécifique
Ce que je ressens en tant que spécificité d’être une personne queer, c’est que je ne me suis jamais posé la question du genre comme étant une question première dans les relations. La société m’a expliqué que cette façon de voir les choses était bizarre ou anormale. J’ai compris ça en grandissant, parce que toute petite, la question ne se posait pas pour moi. Cette identité me permet, et je m’en sens très riche, de fréquenter des milieux très différents, de côtoyer des hétéros, des personnes gays, des personnes trans. Quand je lis le roman, je pars de cette possibilité de dire que je vais filmer les relations entre femmes comme des relations entre des humains, des relations entre des corps, comment les corps se touchent. J’avais envie de filmer des dos et des mains. Filmer les mains était une façon de témoigner d’une intimité, d’une sensualité entre femmes. Quand je filmais les dos, je pensais très fort à « Beau Travail » de Claire Denis (1999). Vicky et Oumnia Hanader se rencontrent, dansent dans un bar et, après, elles font l’amour. On ne voit que le dos de Oumnia Hanader qui s’avance vers elle. Et quand elle se couche sur Clémence, son dos se déploie et devient comme ça très virile. Cette scène comporte en elle-même tout ce qui fait pour moi la richesse et la complexité des nuances de l’identité queer, c’est-à-dire une fluidité qui permet en une seule scène d’aller un peu partout. Et j’ai essayé de mettre dans ce film un peu de toute cette richesse que je connais de cette communauté. De même, j’ai tourné dans le 20e arrondissement, qui n’est pas du tout le Paris bourgeois. Je vis dans ce quartier, d’une immense mixité sociale et très cosmopolite. Il compte pour moi. Et je crois que ce Paris et la question d’identité, de genre sont le plus fluides et le plus ouverts possible.

– Généralement, les pères se battent pour garder leur enfant. Ici, c’est une mère
Je lutte en tant que personne pour qu’on arrête de parler de films de femmes, de films de lesbiennes, de films d’hommes. C’est très important pour moi d’essayer de pouvoir se détacher de cette question d’identité de genre. Paradoxalement, on en parle beaucoup. Ce que je trouve intéressant dans ce que traverse Clémence sur cette question c’est qu’on lui dit qu’elle a un comportement d’homme. Et que c’est beaucoup plus grave qu’elle soit une femme. C’est ce que lui dit le psychiatre. Ce qui m’intéresse plus globalement dans le cinéma, c’est de pouvoir traduire de multiples identités. Dans « Past Lives » de Cecile Jong (2023), une femme a eu une histoire d’amour quand elle était petite. Puis, elle déménage à New York. Elle tombe amoureuse et cet amour d’enfance vient aux Etats-Unis la visiter. Ces deux hommes qui devraient être en compétition ne peuvent pas s’empêcher de s’aimer. Ça me réjouissait très fort de voir qu’on pouvait se mettre à raconter des choses plus nuancées et qui libèrent tout le monde en fin de compte. Le pouvoir politique du cinéma c’est aussi ça : venir raconter que les hommes, également, en ont ras-le-bol qu’on les relate éternellement comme des espèces de brutes épaisses qui n’ont pas de sentiments. Je pense qu’on peut aujourd’hui se mettre à rapporter d’autres choses. « Love Me Tender » vient questionner tout ça. Que veut dire être un homme, une femme, une lesbienne, un hétéro ? Pourrait-on raconter des histoires autrement ? En tout cas, j’essaye à plein d’endroits de venir complexifier ces questions.

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Extra informatie

Film

Love me tender

Réalisation

Anna Cazenave Cambet

Distribution

Vicky Krieps, Antoine Reinartz, Monia Chokri, Viggo Ferreira-Redier

Sortie

En salles, le mercredi 6 mai 2026

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