Corinne Le Brun
21 October 2026
Dans Coward (1), Lukas Dhont tisse une histoire d’amour entre deux jeunes soldats belges née sur le front, en 1916.
Pierre (Emmanuel Macchia), réservé, côtoie Francis (Valentin Campagne), plus extraverti. Ils s’attirent comme des aimants. Face à l’horreur de la guerre, Pierre, garçon fermier, découvre le prix de la vie à mesure que grandissent ses sentiments pour Francis, tailleur et meneur de la revue de la « Bande des rejetés ». L’époque est sans pitié. Comment ces deux jeunes soldats vivront-ils leurs différences ? Avec courage ou avec lâcheté ?
Rencontre avec Lukas Dhont.
— Eventail.be : Pourquoi avez-vous situé Coward dans les tranchées de la Première Guerre mondiale ?
— Lukas Dhont : La Première Guerre mondiale fait vraiment partie de mon présent parce que mon partenaire est originaire de la Flandre occidentale, là où se déroulait une grande partie de ce conflit. Je passe régulièrement devant le cimetière où sont enterrés tous ces jeunes hommes qui ont donné leur vie pour cette guerre. On a tous une mémoire collective sur ce conflit : des images des tranchées, du champ de bataille, des soldats… Mais par hasard, je suis tombé sur des images en noir et blanc très différentes. Elles montrent des jeunes soldats belges pendant la Première Guerre mondiale qui, derrière le front, avaient construit avec des boîtes de munitions un petit podium, et qui jouaient dans les costumes qu’ils avaient fabriqués eux-mêmes, avec des parachutes et des sacs de sable. Ils jouaient une petite pièce de théâtre pour les autres soldats. La Première Guerre mondiale est très émancipatoire pour les femmes, mais aussi pour les hommes, parce que les rôles des femmes, comme elles ne pouvaient pas être proches de la violence, étaient joués par des hommes. Et pourquoi ces images de joie, d’expression artistique et d’une acceptation aussi du féminin ne font-elles pas partie de cette mémoire collective ? Et donc, quand j’ai découvert, par des historiens, que dans toutes les armées, pendant toutes les guerres, ces hommes homosexuels essayaient de survivre par l’art, par la création, j’ai compris que, en fait, je voulais réaliser un film où je rends l’invisible visible.
— Pour écrire une pure fiction, vous avez quand même dû vous documenter sur le plan historique ?
— L.D. : Avant l’écriture, on a passé du temps dans les archives, en Belgique, en France et à Londres. Et comme les Anglais sont très documentés, on a pu retrouver à l’Imperial War Museum les paroles de chansons, les articles de journaux qui relataient ces petits spectacles. Des lettres aussi où, avant l’heure du coucher, un jeune soldat allait donner, comme à sa maman, un bisou de nuit à tous les hommes. Le spectacle ne se déroulait pas seulement sur le podium, mais il faisait partie aussi de leur vie dans le camp. Et bien sûr, le film est un hommage aux femmes parce que cette tendresse montre à quel point les sœurs, les mères, la petite copine manquaient aux jeunes soldats. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de commencer à mettre des mots. L’essence du film parle de notre besoin de fiction. Dans un monde d’aujourd’hui, le réel est tellement brutal, tellement violent que, parfois, on a tous envie de disparaître dans la fiction. Quand je prends le train, je vois tout le monde plongé sur son portable, essayer vraiment de ne pas être dans le réel. Donc, dès que j’avais compris ça, on a commencé l’écriture.
© Kris Dewitte
— Pensez-vous que les jeunes, aujourd’hui, sont encore prêts à aller se battre pour défendre leur pays ?
— L.D. : La guerre est dans notre conscience. Pendant les années d’écriture de Coward, j’entendais tout autour de moi des conversations sur le retour du service militaire obligatoire pour les jeunes. On voit aussi les très nombreux investissements faits dans le domaine militaire et pas dans les soins ou dans l’éducation. Et à quel point la guerre, le militaire sont promus. Je pense que chaque jeune doit faire le choix pour lui-même mais trop déjà ont sacrifié leur vie pour le jeu de pouvoir de certains. Dans le passé, beaucoup de jeunes sont allés se battre parce qu’ils craignaient que leur entourage les traite de lâches. L’époque a changé. Mais, par exemple, alors que j’étais dans la classe de mon neveu qui a 11 ans, j’ai demandé : qui de vous trouve que c’est important de défendre votre pays en guerre ? Les garçons ont levé la main. Parce qu’on grandit dans un monde, quand même, où encore, on valorise la capacité pour les hommes d’être forts, durs pour réprimer leurs angoisses… On est dans une époque où on déconstruit aussi cela. Mais je pense que les racines de cette pensée profondément patriarcale restent très difficiles à éradiquer.
Coward de Lukas Dhont. Avec : Emmanuel Macchia, Valentin Campagne.
Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes pour Emmanuel Macchia et Valentin Campagne.
En salles le mercredi 21 octobre 2026.
Nagi Notes, en compétition au Festival de Cannes, suit l’architecte Yuri (Shizuka Ishibashi) lors d’une visite à son ancienne belle-sœur, la sculptrice sur bois Yoriko (Takako Matsu), dans le village montagneux de Nagi.
Yuri accepte de poser pour elle. Les deux femmes, restées proches, se reconnectent loin de Tokyo. Parallèlement, deux jeunes garçons amoureux quittent leurs parents et Nagi pour tenter de s’émanciper à Tokyo. C’est à ce jeu de miroirs, de souvenirs partagés, de tensions que se livre le réalisateur Kôji Fukada, où la relation entre l’artiste et le modèle semble ouvrir tous les possibles.
Rencontre avec le réalisateur, à Cannes.
— Eventail.be : C’est la deuxième fois que vous adaptez une œuvre du dramaturge Oriza Hirata pour l’écran, après Sayonara (2015). Comment cette collaboration est-elle née ?
— Kôji Fukada : Sa pièce Tokyo Notes se déroule entièrement dans un musée d’art. Il m’a parlé d’un très beau musée situé dans la petite ville de Nagi. Il s’est demandé si je pouvais placer la pièce dans ce musée dans le Japon rural au lieu de Tokyo. Je n’étais jamais allé à Nagi auparavant, alors je suis allé visiter le musée par moi-même. Je me suis intéressé à l’emplacement, mais en même temps, j’ai réalisé qu’il fallait sept heures pour arriver à Nagi de Tokyo. Donc je voulais réaliser un film vraiment tourné à Nagi. C’est là que je me suis éloigné de Tokyo Notes et que j’ai commencé à concevoir une histoire originale car j’ai aussi trouvé que Nagi était une ville unique et fascinante. C’est ainsi qu’est né Nagi Notes.
— Dans votre filmographie, Nagi Notes est un film plus doux, plus subtil. Était-ce votre intention dès le début ?
— K.F. : Cette fois, dès le début, je savais que je ne voulais pas faire quelque chose de tragique. Lorsque les Japonais regardent la vie rurale du point de vue de la ville, ils ont tendance à voir les habitants comme arriérés, insulaires ou même un peu effrayants. Je ne voulais pas prendre cette direction. Pour moi, le plus grand malheur qui existe, c’est la tragédie de la solitude, dont nous souffrons tous. Dans le film, Yuri a divorcé. Coincée dans son travail et sa carrière, elle se retrouve soudainement à devoir faire face à la solitude. De son côté, Yoriko travaille totalement seule, dans un environnement vide et naturel et, peut-être à cause de cela, elle a accepté la solitude. Je pense que c’est ce que Yuri trouve si attrayant dans le mode de vie de Yoriko. Je voulais montrer ce contraste. Le fait que nous naissions tous seuls et que nous mourions seuls est l’une des absurdités de la vie. Et au Japon, comme sans doute dans d’autres pays, la famille, l’amour ou la religion nous aident à nous sentir moins seuls. Le fait que beaucoup de gens ne soient pas croyants au Japon, moi y compris, ne peut que renforcer le sentiment de solitude. C’est pourquoi, dans mes films, mon thème principal est celui de la solitude.
DR
— Au cœur du film, deux jeunes garçons découvrent leur identité et leur premier amour. L’innocence de cette idylle résonne avec les sentiments des deux héroïnes…
— K.F. : Quand je réalise un film, je n’ai pas tous les éléments depuis le début. Ici, j’ai eu l’idée de cette femme célibataire qui vit et travaille seule dans cette ville rurale mais je ne savais pas pourquoi elle était seule. Et puis, il m’est venu à l’esprit que, peut-être, Yoriko fait partie d’une minorité sexuelle. J’ai grandi et j’habite à Tokyo, donc je n’ai aucune expérience de la vie à la campagne au Japon. J’ai fait beaucoup d’entrevues avec différentes personnes à Nagi, mais ce qui semblait manquer, c’étaient les personnes LGBTQ. Je pense qu’il doit être difficile de se montrer gay ou lesbienne dans le Japon rural. Du coup, je voulais me concentrer sur ce qui semble être invisible.
Nagi Notes de Kôji Fukada. Avec : Shizuka Ishibashi, Takako Matsu.
En salles depuis le 14 octobre 2026.
Montage de couverture : Kôji Fukada © Dick Thomas Johnson ; Lukas Dhont © Thomas Nolf