Corinne Le Brun
02 September 2026
Eventail.be — Le titre Le Juif est-il audacieux, voire provocateur ?
Marek Halter — Je ne cherchais pas la provocation. Je voulais interpeller les gens. Toutefois, certains de mes lecteurs et lectrices m’ont dit qu’ils n’osaient pas descendre avec mon livre dans le métro à Paris. Mon éditeur trouvait le titre audacieux, en effet. Maintenant, on parle des Juifs tous les jours, trop. Les étudiants juifs n’osent plus aller à l’université de Harvard. Un nouveau bâtiment, le Greenbaum Center for Jewish Life, est en construction au sein de l’Université de Rochester. Au fond, on oblige les Juifs à une certaine vie communautariste, eux qui étaient complètement intégrés dans la société, belge, française, russe, allemande… D’un seul coup, ils sont repoussés si pas rejetés ou même tués.
— Vous avez préféré écrire un roman d’espionnage au lieu d’un essai. Pour quelles raisons ?
— C’était inattendu… Mon livre Le judaïsme raconté à mes filleuls (Éd. Pocket, 2001) a rencontré un certain succès. Aujourd’hui, écrire un essai sur les Juifs ne marchera pas. Seuls des Juifs vont le lire et encore. Il n’y a pas de curiosité pour le judaïsme, maintenant. On assiste à un rejet du Juif. L’idée de mon roman est née il y a déjà 60 ans quand, à 17 ans, j’ai rendu visite à Jean-Paul Sartre pour contester sa thèse de l’essai Réflexions sur la question juive où il explique que « c’est l’antisémite qui crée le Juif ». Au fond, Sartre faisait dépendre ma vie des idées, des regards de l’antisémite. J’étais en colère parce qu’il m’enlevait toute la liberté. Alors je me suis dit comment raconter le Juif de manière attractive, aujourd’hui ?
— Vous avez écrit votre roman trente ans plus tard au moment où l’antisémitisme regagne du terrain…
— Je n’ai pas d’antidote contre cette maladie qui revient régulièrement comme le COVID. Ce n’est qu’un début parce qu’on passe d’un monde à un autre, qu’on ne connaît pas. Du coup, on a peur. Quand vous avez peur, vous perdez le contrôle de tout ce que la civilisation vous a appris : les contacts humains, l’utilisation des mots… Donc la peur a besoin d’une cible, une haine cherche un bouc émissaire et le trouve. Au Moyen Âge, on brûlait les femmes sorcières, les nazis ont envoyé les tziganes dans les camps. Mais le Juif est responsable de notre peur parce qu’il est insaisissable. Le raciste n’aime pas celui qui est visiblement différent : le Chinois, le Noir… Or, le Juif est belge, chinois, marocain… On ne voit pas qu’il est juif. Donc les Juifs sont perfides, ils se cachent comme des caméléons. Dès lors ils font encore plus peur. Derrière le monde de l’intelligence artificielle, il y a des Juifs qui vont nous manipuler, changer le monde, priver nos enfants de travail… L’antisémitisme ne va vraiment jamais disparaître parce que nous sommes des êtres fragiles et nous ne pouvons pas vivre en dehors de la société.
— Avez-vous personnellement souffert de l’antisémitisme ? Et comment l’avez-vous combattu ?
— Personnellement, je n’ai jamais vraiment souffert de l’antisémitisme, même enfant. Je crois à une arme absolue qu’est la parole, que nous utilisons de moins en moins. On n’emploie que 1 000 mots, au maximum. Quand quelqu’un va vous agresser, vous vous approchez de lui, vous le regardez droit dans les yeux. Si vous lui demandez pourquoi il vous agresse, il ne saura même pas répondre.Je crois en la parole. Je reste en contact avec le chef du Hamas, je suis allé négocier avec lui pour la libération des otages. Je continue à me battre pour la paix car il faut rester optimiste, malgré tout.
— L’intrigue se déroule à Bruxelles et à Molenbeek. Pourquoi ?
— Quand j’avais 24 ans, j’ai commencé à peindre. J’ai exposé ici à Bruxelles où j’avais beaucoup d’amis et deux cousins. Je jouais au poker, notamment avec François Englert (physicien belge, prix Nobel de physique, décédé le 18 juin 2026, NDLR). J’ai découvert grâce à la Belgique plus que par le biais de la France le bienfait du monde occidental. Votre pays paraissait plus riche : la Grand-Place, la culture flamande, le bon vivre… En 2012, j’ai organisé une grande marche des musulmans contre le terrorisme. On s’est arrêté expressément à Molenbeek parce que c’est là que vivent les responsables des différents groupes extrémistes. Dans mon roman, des islamistes dérobent la valise d’un homme qu’on accuse d’être juif. C’est à la fois comique et dramatique. J’ai découvert qu’à Molenbeek, il y a plus de Roumains que de musulmans. En Europe, tout le monde connaît Molenbeek. Malheureusement, elle a une image terrible.
— Quel regard portez-vous sur le conflit au Proche-Orient ?
— Il faut connaître son ennemi. J’ai toujours dit que tous les Israéliens devraient apprendre l’arabe. Le conflit israélo-palestinien avec pour solution deux États est dans l’impasse. Il en faudrait un troisième. Je crois possible une union de type Benelux entre Israël, la Palestine et la Jordanie. Ils sont complémentaires. Jérusalem est la capitale des trois États. Comme Bruxelles, à la fois capitale de la Belgique et de l’Europe. Récemment, j’ai publié une tribune à ce sujet dans le magazine français Marianne. J’avais déjà présenté cette idée dans les colonnes du journal Le Monde, en janvier 1991 sous forme de lettre ouverte au roi Hussein de Jordanie. Il m’a répondu dans le New York Times et rejeté la proposition. Mais c’était il y a trente-cinq ans ! La solution à trois n’est qu’une hypothèse. Mais dans une région où le statu quo produit sans cesse de nouveaux drames, il est devenu nécessaire d’oser penser autrement.
Photo de couverture : © Bruno Levy