Bernard Roisin
25 March 2026
Eventail.be – Cet album faisait-il suite au décès de votre frère il y a peu?
Julien Clerc – Pas du tout, mais pendant la période de création qui a duré deux ans, son décès est survenu. J’écris beaucoup de chansons au moment de la réalisation d’un album, beaucoup plus qu’il en faut. Dédier une chanson à mon frère, m’a paru comme une évidence. J’ai donc demandé à l’un de mes paroliers Paul Ecole qui m’a répondu qu’il avait commencé à le faire sans oser m’en parler…
– Il s’agit de Saint-Nazaire ?
– Un texte sur lequel j’ai fait la musique qui, parfois, suit les paroles. C’est aussi le cas de Les yeux noirs, alors que sur Les Parvis toujours écrite par Paul Ecole, ma musique précède le texte.
– Être un “jeune père” à votre âge, ça permet de rester aux aguets des jeunes générations et de garder la forme au seuil de vos 80 printemps?
– Ce n’est pas très romantique mais ce que m’avait dit mon urologue : un coup de boost formidable ! (il rit) Oui, c’est mieux que le proctologue ! (Il se marre). Lorsque j’ai connu mon épouse, elle y avait une grande différence d’âge entre nous… Évidemment, elle s’est mise à attendre un enfant à un moment donné et je me souviens avoir appelé Jacques Séguéla à l’époque que je connais depuis toujours et qui a eu deux filles à un âge avancé. Il m’avait fait cette réponse formidable: ”écoute, bien sûr qu’il faut que tu dises oui, parce que sinon tu la perdras. Et puis tu vas voir que c’est une joie sans pareil”. Et c’est vrai que j’ai toujours essayé d’être un père à la hauteur. Mais lorsqu’un enfant parait à 60 ans… À l’époque, je me suis dit que j’allais essayer de l’accompagner jusqu’à ses 20 ans. Après, ma foi, ce sera du bonus….
– Il est assez frappant que la pochette soit réalisée par Anton Corbijn qui travaille avec des rockers comme U2 ou Nick Cave….
– Cela m’a aussi surpris ! Lorsqu’il est question de choisir un photographe, l’on m’envoie le book de certains d’entre eux. et souvent je demande conseil à ma copine Carla Bruni , qui est une experte, et pour cause… Elle m’a parlé d’un ou deux photographes et puis ajouté Anton Corbijn, lequel me disait-elle est un génie. J’aime lorsque les choses arrivent dans la vie à travers mon métier, c’est-à-dire les chansons. Car figurez-vous que sur un album, il y a bien longtemps, il y avait cette chanson intitulée This Melody, laquelle fut un énorme succès aux Pays-Bas. Et à l’époque, tous les Hollandais de ma génération avaient apparemment acheté ce disque… ce qui apparemment fut aussi le cas d’Anton Corbijn. Et lorsqu’on a lui a dit que Julien Clerc souhaitait qu’il lui tire le portrait, il a dit oui tout de suite.
– Pourquoi cette nouvelle version d’Une Vie paru au début 2025? C’est parce qu’au départ, vous préférez le côté piano-voix ?
– Non, mais je trouvais intéressant que le public puisse entendre ce que je donne aux producteurs, ce que j’ai transmis à Bertrand Biolay qui produisait l’album. S’en suivent des discussions sur comment va-t-on habiller chaque chanson. Mais en fait, le but, est de ne pas s’éloigner de cette vérité première… celle de mon piano, d’où sort la moelle épinière de chaque mélodie.
– Les yeux noirs est une chanson émouvante sur la maladie d’Alzheimer…
– Oui. Nous tous entourés de gens qui sont touchés par cette maladie. Lorsque Paul Ecole, qui a beaucoup de talent, m’a envoyé ce texte très beau mais trop court, je lui ai demandé d’ajouter un troisième couplet, pour que l’on comprenne avec certitude qu’il s’agissait d’Alzheimer. Mais cela reste poétique et pudique par rapport à la maladie. Mais en même temps, je trouvais cela atypique au niveau de l’inspiration. Il est vrai que je n’interviens jamais sur l’inspiration des auteurs, à part quand je leur fais une demande spéciale, ce qui m’est arrivé peut-être cinq fois au cours de ma carrière. Dans le cas de cet album, j’avais demandé, à Paul Ecole en particulier, de ne pas m’écrire de chansons d’amour car j’allais en recevoir par ailleurs, mais plutôt d’aller creuser d’autres terrains fertiles…
– Pourquoi ne vous sentez pas à même d’écrire vous-même les paroles ?
– Je sais depuis longtemps que c’est un talent que je n’ai pas. J’ai bien essayé au tout début, mais c’était vraiment sans intérêt. J’écris des bons textos, lorsque j’animais mon émission de radio, j’étais obligé d’écrire. Mais cela n’a rien à voir avec le fait d’écrire une chanson.
– Mes nuits de centre-ville, c’est…
– C’est typiquement Biolay. Je me mets au service de son art : j’ai le plus grand respect et admiration pour son travail.
– Quel point commun, quelle différence, vous voyez, entre Benjamin Biolay, Etienne Roda-Gil et Jean-Loup Dabadie, les trois paroliers attitrés de votre longue carrière…
– Dabadie… Un tailleur sur mesure. Un grand écrivain de chansons, avec une technique, un savoir-faire. Lorsque je suis passé de Roda-Gil à Dabadie, la chose qui m’a surprise, c’est que lorsque je voyais un texte de Roda, il possédait un côté qui vous emmenait avant même que j’aie écrit la musique. Avec Dabadie, j’ai toujours prétendu qu’il fallait entendre la chose finie pour qu’elle touche le cœur des gens. Je n’étais pas toujours sensible, surtout que j’avais travaillé des années auparavant avec Roda-Gil, et qu’à chaque fois, sur certains textes, je restais stupéfait par son inspiration. Avec Dabadie, c’était beaucoup moins impressionnant quand vous lisiez le texte; mais une fois que tout était assemblé, que la musique était écrite et qu’il y avait la voix , tout d’un coup on se rendait compte où il vous avait emmené. Biolay est plus rodagien: lorsque je lis certains textes, je me dis que poétiquement, c’est recherché. Dabadie est davantage quelqu’un de la trempe de Charles Trenet, c’est-à-dire quelqu’un qui emploie des mots simples, qui possède une poésie qui n’a l’air de rien… puis, une fois adossé à la musique, on se rend compte au final qu’on aura affaire à une oeuvre populaire.
– Un tailleur, au sens où il habille la chanson?
– Il habille également son interprète, car il fait du sur mesure pour lui. Dabadie m’a dit très justement un jour… Femme, je vous aime, “je l’ai écrite pour toi. Si Johnny ou Sardou m »avaient demandé une chanson d’amour sur les femmes, je n’aurais pas écrit celle-ci pour eux.
– Vous êtes un fils unique et antillais à la fois…
– Et de famille nombreuse ! Parce que comme j’avais été confié à mon père au moment du divorce de mes parents, qui a ensuite eu de nombreux autres enfants. Je n’étais pas enfant unique longtemps: mes frères et soeurs le disent, j’étais le préféré de mon père sans doute parce qu’il était jeune et que quand il s’est séparé au bout de très peu de temps de ma mère, je suis resté le fils aîné, un peu unique ; mes six frères et soeurs sont arrivés ensuite. Mais il est vrai que, le week-end, j’étais enfant unique; et puis, ce côté, apporté par ma mère, effectivement, des Antilles qui m’a pourvu de cette caractéristique à part du reste de la famille, qui possédait à la fois une dimension sociale et raciale… de gêne en tout cas: sociale parce que mon grand-père était non seulement antillais mais ouvrier. C’est une expérience que n’ont pas du tout vécu mes frères et soeurs. Ils ne viennent pas du tout du même endroit. De plus socialement, c’était complètement différent et donc passionnant, parce qu’avec les années… la fêlure, la douleur, de la séparation, s’estompe. On a cette incroyable richesse des milieux sociaux différents. Ce n’est pas si courant après tout, encore aujourd’hui. Mon père a tout même épousé la fille de la femme de ménage…
– Qu’avez-vous ressenti au moment de chanter L’assassin assassiné lors de l’entrée au Panthéon de Robert Badinter?
– Un immense honneur… J’ai eu la chance de le voir plaider ; nous avions écrit cette chanson auparavant avec Dabadie vers 1978 ; je ne prends conscience de la peine de mort qu’en voyant plaider Badinter en 79. Ce fut évidemment un grand honneur d’être invité, d’être lié à ce combat. De manière plus prosaïque, la mise en scène minutée de la cérémonie m’a obligé à la couper. Et je me suis dit qu’ils avaient raison, qu’elle était trop longue. Ces chansons de cette longueur ne répondent plus à notre époque. J’avais hésité toutes ces 20 dernières années et c’était une des raisons pour lesquelles je ne l’intégrais pas au tour de chant. Le fait qu’il m’ait demandé pour la cérémonie de la couper, a redonné vie à cette chanson. Hélène, mon épouse, et moi-même avons fait cela très vite en ne gardant que la substantifique moelle du texte de Dabadie : resserrée de la sorte, la chanson a plus d’intérêt.
– Vous avez été acteur sur un film D’amour et d’eau fraîche en 75, et plus jamais après…
– J’adore les acteurs. Voir un acteur au sommet de son art est pour moi jubilatoire, mais il en va de même que pour l’écriture de chansons, j’ai bien senti que j’en serais incapable. Ce n’est pas parce qu’on a une bonne gueule que l’on sera un bon acteur. J’ai bien senti en faisant ce film que ce n’était pas un truc qui me passionnait. D’abord parce que ça me gênait beaucoup. Autant être sur une scène ne me gêne pas parce que d’abord je suis sur ce tapis magiques de la musique. Et puis, les projecteurs me protègent. J’interdis d’ailleurs à mes concepteurs lumière d’allumer les salles. Je préfère quand les gens chantent qu’ils soient dans le noir, qu’ils aient la liberté, qu’ils ne soient pas gênés. Je sais bien que nous vivons une époque où de plus en plus les spectacles sont immersifs. Mais ce n’est pas l’idée que je m’en fais.
– Cela n’a rien à voir avec la bagarre avec Patrice Dewaere après le tournage où vous aviez flirté avec Miou-Miou, sa compagne d’alors?
– Rien à voir…
– Ce qui est formidable, c’est que dix ans après, vous adoptez sa fille, Angèle…
– C’est elle qui me l’a demandé. Pour Patrick, c’était une douleur de s’occuper de cette petite fille. Je l’ai donc élevée et nous sommes passés par différentes phases. Elle a vu beaucoup de psys, mais un jour, à 16 ans et demi, elle m’a dit « Papa, veux-tu m’adopter ?” J’ai trouvé cela extrêmement touchant… Et je me suis dit que je n’avais pas perdu mon temps… (il sourit)
Photo de couverture : © Anton Corbijn
Artiste
Julien Clerc
Album
Une vie
Concerts
L’aventure se prolongera en 2027, année symbolique où l’artiste fêtera ses 80 ans sur scène. À cette occasion, il offrira à ses fans un concert unique à Forest National le 2 octobre 2027
Advertentie