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Ces femmes qui ont ouvert le chemin

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Thomas de Bergeyck

16 October 2026

Avant de découvrir celles qui, aujourd’hui, portent haut les couleurs de la Belgique dans les sciences, la gastronomie, la mode ou les arts, feuilletons ensemble quelques pages de notre histoire. Car les femmes n’ont pas attendu le XXIe siècle pour bousculer les codes. Elles furent souvent les premières, en Belgique, à revendiquer le droit d’étudier, d’exercer des métiers réservés aux hommes, de prendre les commandes d’un avion ou de sauver des vies au péril de la leur.

Longtemps, leurs parcours sont restés dans l’ombre. Non parce qu’ils étaient moins remarquables, mais parce que l’histoire officielle leur accordait peu de place. Aujourd’hui, on parle volontiers de “matrimoine” pour désigner cet héritage féminin longtemps oublié. Un mot qui rappelle qu’un pays se construit autant grâce aux enseignantes, aux scientifiques ou aux résistantes qu’à ses souverains et à ses grands hommes, dont nous vous parlons souvent.

Isabelle Gatti de Gamond © Donatienne Nieus

Oui, l’excellence belge a forgé notre passé. L’une des premières pionnières est Isabelle Gatti de Gamond (1839-1905) (à gauche en page 6). En 1864, elle fonde à Bruxelles le premier enseignement secondaire laïque destiné aux jeunes filles. À une époque où leur éducation se limite souvent aux bonnes manières, elle introduit les sciences, la philosophie, les langues anciennes et la littérature. Son ambition est révolutionnaire : offrir aux femmes les mêmes armes intellectuelles qu’aux hommes. Parmi ses élèves figure Marie Popelin (1846-1913). En 1888, elle devient la première docteure en droit de Belgique. Mais lorsqu’elle demande son inscription au barreau de Bruxelles, la justice la lui refuse au seul motif qu’elle est une femme. Le scandale dépasse rapidement les frontières et marque la naissance du mouvement féministe belge. Mais Marie Popelin ne plaidera jamais.

© Donatienne Nieus

Quelques années plus tard, Hélène Dutrieu (1877-1961) (à droite en page 6) démontre que le ciel appartient aussi aux femmes. Championne du monde de cyclisme, pilote automobile puis aviatrice, elle devient en 1910 l’une des premières pilotes professionnelles au monde. La France lui décerne la Légion d’honneur. À une époque où voler relève encore de l’exploit, elle incarne une modernité sans limite.

Anna Boch

Visionnaire, l’artiste et mécène Anna Boch (1848-1936) (ci-contre) impose son regard dans le monde de l’art. Cette collectionneuse au flair exceptionnel achète en 1890 La Vigne rouge d’un peintre alors inconnu : Vincent Van Gogh. Cette toile resterait la seule vendue du vivant de l’artiste ! Son intuition témoigne d’un sens exceptionnel du talent, qu’elle mettra toute sa vie au service de jeunes créateurs. Il y a trois ans une belle rétrospective Anna Boch était présentée au Mu.Zee d’Ostende.

L’excellence médicale

Lorsque l’Europe sombre dans la Première Guerre mondiale, d’autres héroïnes émergent. Elles sortent de ce que l’on appelle aujourd’hui la “zone de confort” pour prendre de très gros risques. La reine Élisabeth (1876-1965) refuse le confinement des palais pour visiter les hôpitaux militaires, soigner les blessés et soutenir les familles. Elle œuvre sur la côte belge à l’hôpital de l’Océan, devenu le refuge des mutilés. La “Reine infirmière” poursuivra après la guerre son engagement en faveur de la musique et des sciences, faisant de la Belgique un lieu de rencontre entre artistes et chercheurs. Son nom reste à jamais associé au prestigieux Concours musical.

Edith Cavell

D’une infirmière à l’autre, souvenons-nous d’Edith Cavell (1865-1915) (ci-dessus). Cette Anglaise installée à Bruxelles fonde la première école moderne d’infirmières du pays. Durant la guerre, elle soigne sans distinction soldats allemands et alliés, tout en aidant près de 200 militaires à rejoindre les Pays-Bas. Arrêtée, elle est fusillée en 1915. Sa dernière leçon d’humanité – “le patriotisme ne suffit pas” – résonne encore aujourd’hui. Pensez-y en passant devant son buste dans la célèbre artère uccloise qui porte son nom.

La résistance et la résilience sont aussi l’œuvre de vie d’Andrée De Jongh (1916-2007). Début 1941, à vingt-quatre ans à peine, elle fonde le réseau Comète, qui permet à des centaines d’aviateurs alliés abattus au-dessus de l’Europe occupée de rejoindre l’Angleterre via la Belgique, la France et les Pyrénées. Les Allemands surnomment Andrée “le Petit Cyclone”. Arrêtée puis déportée à Ravensbrück, elle survivra à la guerre et aux camps avant de consacrer plusieurs décennies de sa vie aux lépreux en Afrique. Andrée De Jongh mourra à Bruxelles, à l’âge de 90 ans.

L’excellence des arts

La Belgique a également donné naissance à l’une des plus grandes écrivaines du XXe siècle. Marguerite Yourcenar, née de Crayencour (1903-1987), bâtit une œuvre magistrale, portée par ses cultissimes Mémoires d’Hadrien. En 1980, elle devient la première femme élue à l’Académie française, trois siècles après sa création. Une consécration qui dépasse le symbole : celle d’un immense talent reconnu bien au-delà des frontières belges. La liste littéraire pourrait s’allonger encore avec Suzanne Lilar (1901-1992), cette femme de lettres qui fut la première admise au barreau d’Anvers, ou encore Jacqueline Harpman (1929-2012) qui fit dialoguer avec brio littérature et psychanalyse. Chacune, à sa manière, a repoussé les limites que son époque voulait lui imposer.

© Donatienne Nieus

Au cinéma, le talent de notre royaume est porté par Audrey Hepburn (1929-1993) (à gauche en page 9). Cette actrice devenue mythe demeure l’un des plus beaux visages du cinéma mondial. Née à Ixelles, la star de Vacances romaines et de Breakfast at Tiffany’s n’a jamais oublié les privations de son enfance durant la Seconde Guerre mondiale. Au sommet de sa carrière, elle choisit de mettre sa notoriété au service de l’Unicef, parcourant l’Éthiopie, le Bangladesh, le Soudan ou la Somalie pour défendre les enfants victimes des conflits et de la famine.

© Donatienne Nieus

Peut-on la comparer à cette autre apôtre de la pauvreté que fut Madeleine Cinquin, plus connue sous le nom de Sœur Emmanuelle (1908-2008) (à droite en page 9) ? Pendant plus de vingt ans, elle partage le quotidien des chiffonniers du Caire, construisant écoles, dispensaires et projets d’entraide au cœur de la misère. Son inépuisable optimisme constellé de “Yalla!” fera d’elle l’une des personnalités humanitaires les plus aimées de son époque.

L’intuition et la raison

Au fond, qu’est-ce qui pouvait bien unir toutes ces femmes ? Certainement pas les honneurs ou les lauriers. Intuitives à l’extrême, elles suivaient une conviction, parfois une nécessité intérieure. Beaucoup durent travailler davantage que leurs homologues masculins pour obtenir une reconnaissance comparable. Certaines ne furent pleinement redécouvertes que longtemps après leur disparition. Leur héritage est aujourd’hui bien vivant. Dans les laboratoires, les universités, les entreprises, les ateliers d’artistes, les maisons de couture ou sur la scène internationale, une nouvelle génération de Belges poursuit cette aventure.

Raconter ces pionnières de l’excellence n’est pas un exercice de mémoire ou de réparation. C’est rappeler une évidence : depuis plus d’un siècle, certaines des plus grandes avancées de notre pays arborent aussi un visage féminin. Les portraits que vous découvrirez dans les pages qui suivent s’inscrivent dans cette histoire. Les contextes ont changé, les défis aussi. Mais leur audace est la même : oser défricher des chemins nouveaux.

Photo de couverture : © Donatienne Nieus

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Cinéma

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