Éric Jansen
13 August 2026
© Éric Jansen
Dans la via Butera, devant le palais Lanza Tomasi, une grande photo en noir et blanc attire les promeneurs. On y voit deux hommes en train de converser : Gioacchino Lanza Tomasi et Burt Lancaster. C’est bien sûr un témoignage du tournage en 1962 du film de Luchino Visconti, Le Guépard, et si le palais n’a pas servi de décor, contrairement au palais Valguarnera Gangi, son propriétaire a beaucoup compté dans l’élaboration du chef-d’œuvre cinématographique.
Tout d’abord, parce que le jeune Gioacchino Lanza avait été adopté en 1956 par Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, duc de Palma, et auteur du best-seller porté à l’écran. L’homme n’avait pas d’enfant et souhaitait que son nom lui survive. Gioacchino avait alors vingt-deux ans et une grande admiration pour ce cousin beaucoup plus âgé que lui, puisque trente-huit années les séparaient. Sans nul doute, les deux hommes avaient évoqué le roman que le Prince était en train d’écrire. Malheureusement, son manuscrit ne séduisit un éditeur qu’après sa mort en 1957. Il ne vit donc pas l’enthousiasme international que cette peinture du déclin de l’aristocratie sicilienne engendra et, surtout, le film de Visconti.
Dans une pièce ouverte à la visite, une banquette qui a été utilisée par Luchino Visconti pour son film et des photos intimes du prince de Lampedusa. © Éric Jansen
En revanche, Gioacchino en suivit toutes les étapes et donna de précieux conseils au réalisateur : il connaissait les familles, les palais évoqués dans le livre et, même si l’action se déroulait un siècle plus tôt, les choses n’avaient guère changé. Il ouvrit quelques portes et prêta même des meubles que l’on retrouve dans le film, comme cette banquette que sa veuve, Nicoletta Lanza Tomasi, a installée dans trois nouvelles pièces du palais destinées aux visites. On y découvre aussi des photos intimes du prince de Lampedusa, une partie de son importante bibliothèque et surtout le manuscrit du Gattopardo, à côté de la première édition de novembre 1958.
Le manuscrit du Guépard et la première édition de novembre 1958. © Éric Jansen
Le palazzo Lampedusa ayant été détruit par les bombardements américains et ensuite pillé, le prince écrivain était arrivé dans cette autre demeure familiale en 1948 et y avait passé les neuf dernières années de sa vie. À sa mort, Gioacchino Lanza Tomasi en hérita et entreprit sa restauration. La maison était alors en mauvais état et meublée modestement. Patiemment, il réunit du mobilier, des tableaux et reconstitua sa bibliothèque, afin de lui rendre hommage.
Même s’il eut ensuite une grande carrière dans la musique, devenant intendant des opéras de Palerme, Rome, Bologne et Naples, ainsi que directeur de l’Institut culturel italien à New York, il fit tout pour honorer la mémoire de l’auteur du Gattopardo.
Décédé il y a trois ans, Gioacchino Lanza Tomasi a laissé le soin de perpétuer cette mission à son épouse Nicoletta, qui a fait sienne l’histoire de son mari depuis leur union en 1982. D’origine vénitienne, elle a vite adopté les us et coutumes de la Sicile. Elle est même devenue l’ambassadrice de la cuisine sicilienne.
Il y a quatorze ans, une amie américaine fascinée par son art de vivre, ce mélange de grandeur et de simplicité, son plaisir à aller au marché de Palerme pour choisir les bons produits et les cuisiner ensuite, lui suggère d’en faire une activité commerciale. Le concept : recevoir quelques étrangers qui, comme elle, seront ravis de pénétrer dans un palazzo et d’y suivre les cours de cuisine de la propriétaire. Elle trouve même le titre : Cooking with the Duchess !
Photo souvenir d’un cours de cuisine avec la duchessa... Après les courses au marché, la préparation du déjeuner est suivie d’une visite du palais. © Éric Jansen
La duchesse de Palma se laisse convaincre. Toute initiative est bonne à prendre pour subvenir à l’entretien du palais. Le succès ne se fait pas attendre : des Américains, des Anglais, des Allemands et même des Australiens débarquent en petits groupes pour une journée autour de Nicoletta, qui les accueille tous avec aisance : ancienne traductrice, elle parle six langues !
Après être allé faire les courses au marché, tout le monde se retrouve dans la cuisine du palais pour composer le menu du déjeuner, qui sera ensuite dégusté sur place. Avec, comme clou de la prestation, la visite des salons, de la bibliothèque, quelques pas sur la magnifique terrasse qui fait face à la mer et, bien sûr, la découverte du manuscrit du Gattopardo.
Pour ceux qui voudraient poursuivre l’expérience et dormir au palais, la Duchesse a également aménagé une dizaine d’appartements autour d’elle.
Le prince de Lampedusa n’aurait sans doute pas imaginé cette suite à son roman, mais nul doute que tant d’énergie déployée pour faire rayonner son nom l’aurait touché.
Photo de couverture : La duchesse de Palma devant une des nombreuses bibliothèques que compte le palais. © Éric Jansen