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L’ère des carrosseries d’art. Ou quand l’automobile n’obéissait qu’à l’inspiration…

Alfa RomeoAutomobileCadillacCarrosserieLifestyleMaserati

Stéphane Lémeret

18 January 2026

Aujourd’hui, si la forme des automobiles est principalement dictée par des exigences techniques, il fut un temps où elle relevait de l’expression artistique. Entre les années 1920 et le début des années 1950, certaines voitures ont, en effet, quitté le domaine de l’ingénierie pour entrer dans celui de la sculpture. Elles n’auraient pas détonné dans les allées d’une foire d’art !

De Figoni & Falaschi à Touring, de Saoutchik aux ateliers Voisin, une poignée de carrossiers européens ont façonné des automobiles qui relevaient moins du moyen de transport que de l’œuvre d’art appliqué, portées par le même élan esthétique que l’Art déco, le mouvement Streamline ou l’avant-garde française…

Il faut imaginer le contexte. L’automobile n’était pas encore un produit standardisé mais un objet de commande, souvent réservé à une élite cosmopolite qui, de Monte-Carlo à Spa, passait ses étés à comparer tailleurs, bagages, bijoux… et carrosseries. Les constructeurs livraient un châssis nu ; les carrossiers se chargeaient du reste. La voiture était alors un terrain d’expression comparable à celui du mobilier signé Jacques-Émile Ruhlmann ou des luminaires de Lalique : un dialogue constant entre lignes tendues, volumes généreux et effets de matière. Tout était affaire de proportions, de tension, de fluidité, ces qualités qui permettent encore aujourd’hui à un modèle de traverser le siècle sans paraître démodé.

© DR

Voyages imaginaires

Parmi ces créateurs, l’entreprise Figoni & Falaschi occupe une place particulière. La Delahaye 135 et la rarissime 165, avec leurs ailes en volutes et leurs surfaces miroitantes, n’ont rien à envier aux drapés de la statuaire. Chez ces deux orfèvres du mouvement, tout semble glisser, s’étirer, se fondre dans la courbe suivante. C’est un style de ligne liquide, presque chorégraphique, qui épouse la route autant qu’il l’anticipe.

Cette esthétique n’est pas née par hasard. Nous sommes dans une époque qui rêve de vitesse : les traversées de l’Atlantique se disputent à coups de records, les trains aérodynamiques promettent une accélération de la vie moderne et les affiches publicitaires célèbrent la silhouette effilée des avions. Figoni & Falaschi traduisent cette aspiration collective en carrosseries qui semblent prêtes à fendre l’air même à l’arrêt, comme si leur énergie latente n’attendait qu’un signal pour se libérer.

Jacques Saoutchik (1880-1955), lui, travaille la carrosserie comme un orfèvre du faubourg Saint-Honoré. Chromes étincelants, contrastes parfaitement maîtrisés, incrustations délicates : ses roadsters Delahaye, ses Hispano-Suiza ou les Cadillac qu’il réalise pour l’élite américaine tiennent parfois plus du bijou roulant que de l’automobile. Là où Figoni cultive l’élan, Saoutchik recherche l’éclat. Cette exubérance raffinée reflète l’atmosphère des dernières années d’avant-guerre, teintée d’un goût affirmé pour le spectaculaire, juste avant que la reconstruction d’après 1945 n’impose au monde une sobriété nouvelle.

Cadillac

© DR

Interprétations de la vitesse

En parallèle, une autre sensibilité s’exprime en Italie. Avec la Superleggera de Touring, l’idée même de légèreté devient philosophie esthétique. Les carrosseries ultrafines en aluminium, les châssis tubulaires ajourés, les volumes parfaitement équilibrés donnent naissance à des voitures qui semblent dessinées d’un seul geste. Les Alfa Romeo 8C, certaines Lancia et les premières Maserati habillées par Carrozzeria Touring possèdent cette élégance architecturale où rien n’est laissé au hasard, où chaque arête semble retenue par un fil invisible.

Alfa Romeo

© DR

Ce langage visuel, plus silencieux et plus sûr de lui, influencera profondément le design européen de l’après-guerre. On y retrouve déjà la rigueur qui inspirera les grands studios italiens des années 1950 et 1960 : Pininfarina, Bertone, Zagato. La Superleggera n’est pas seulement une technique : c’est une manière de penser la voiture comme une structure aérienne, presque immatérielle, loin des excès décoratifs de l’entre-deux-guerres !

Puis il y a Gabriel Voisin (1880-1973). Ce pionnier de l’aviation considère l’automobile comme une extension de la modernité, un espace où l’avant-garde doit pouvoir s’exprimer librement. Ses carrosseries, souvent géométriques, parfois déroutantes, sont le reflet direct des arts appliqués des années 1920, tels que le cubisme et le constructivisme. Longtemps considérées comme trop théoriques, ses créations revivent aujourd’hui, portées par une génération de collectionneurs sensibles à un autre récit de l’automobile : celui qui préfère la rupture au consensus, la recherche formelle à la convention aristocratique.

© DR

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Beauté du progrès

Ce qui rassemble toutes ces voitures, malgré leurs langages différents, c’est leur statut. Ce ne sont pas seulement des automobiles anciennes : ce sont des fragments de l’histoire du goût. Elles témoignent d’un moment où l’Europe croyait au progrès par la beauté, où la technique se parait d’élégance, où l’on considérait comme parfaitement naturel qu’une carrosserie puisse exprimer une vision du monde.

Dans un salon d’art comme la BRAFA, elles n’auraient rien d’incongru. Leur présence rappellerait que l’automobile fut, pendant quelques décennies, un champ d’expérimentation esthétique à ciel ouvert. Un laboratoire où se mêlaient savoir-faire artisanal, audace formelle et sens du spectacle. Certaines voitures se conduisent. D’autres, plus rares, se contemplent comme on admire un tableau ou une sculpture, en cherchant à deviner l’élan initial, la main du créateur, la part de rêve qu’il a inscrite dans la matière !

Photo de couverture : © DR

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