Juan Carlos a choisi de nommer son livre de mémoires Réconciliation. Un titre qui en dit long sur le parcours d’un souverain qui a marqué l’histoire avant de décevoir une nation. L’occasion aussi de revenir sur un moment crucial de l’année 1975, lors de la restauration de la monarchie à Madrid. L’Espagne constitue un exemple rare de pays qui a réussi à la pérenniser à travers le temps. En succédant au général Franco, Juan Carlos aura accompagné la fin de la dictature et joué un rôle décisif dans la transition démocratique.
Quand il monte sur le trône, beaucoup surnomme le roi “Juan le Bref”, mais il règnera jusqu’à son abdication en 2014. Aucun commentateur politique n’aurait parié une peseta sur ce personnage que l’on jugeait falot et qui demeurait entaché du péché de franquisme originel. Contre toute attente, l’homme est apparu comme un fin politique, capable de concilier les opinions les plus diverses et, surtout, de gagner ses galons d’homme d’État lors de la tentative de putsch orchestrée par le lieutenant-colonel Antonio Tejero en février 1981. Galvanisé par ce succès, le Souverain a accompagné un impressionnant train de réformes qui ont fait de l’Espagne l’un des pays les plus à la pointe sur certaines réformes, parfois très progressistes. On est bien loin de l’image d’Épinal d’une monarchie passéiste et réactionnaire ! Quand le temps sera venu d’établir le bilan d’un règne, le droit d’inventaire prendra en compte le bilan d’un homme et nul ne pourra contester la réalité d’une restauration qui s’est ancrée dans le temps.
À la chute du communisme, beaucoup pariaient sur une restauration dans différents pays de l’Est. En Roumanie, nombreux étaient ceux qui voyaient déjà le roi Michel Ier remonter sur son trône. L’homme avait forcé le respect par sa droiture et son courage, mais cela ne suffit pas à restaurer l’institution qui avait été mise à mal par son père, le roi Carol II.
En Bulgarie, l’ex-tsar Siméon II est même entré dans la peau du premier ministre sans jamais reconquérir son trône. Pas simple de mêler les exigences du pouvoir politique et de la représentation monarchique… Les mêmes rumeurs couraient en Albanie avec Leka, en Serbie avec Alexandre ou au Monténégro avec Nicolas. Pour autant, aucune de ces restaurations monarchiques n’est passée de la théorie à la pratique. Il en va de même pour d’autres – beaucoup plus anciennes – comme l’Iran, le Népal, le Portugal, la Grèce ou l’Éthiopie qui n’ont pas réussi à revenir après avoir succombé à des révolutions.
L’histoire regorge de ces exemples de restaurations qui n’ont pas été couronnées de succès, comme ce fut le cas la France avec la chute des Bourbons en 1830 ou celle des Orléans en 1848. Une exception, l’Angleterre où la restauration de Charles II eut lieu en 1651, après la période républicaine… Un retour gagnant qui a duré jusqu’à aujourd’hui.
À la lumière de ces évocations historiques, on aura compris que la restauration monarchique est un art difficile et que l’histoire est avare en exemples réussis. Un jour, le règne de Juan Carlos sera jugé à l’aune de ce retour réussi. Ce jour-là, Felipe VI et l’infante Leonor lui en sauront gré.
Photo de couverture : © Vandeville Eric/Gamma/Photo News

Si après presque quarante ans de règne, Juan Carlos Ier d’Espagne prend la plume, fait rarissime en soi, c’est que son exil à Abu Dhabi, les reportages à sensation dans la presse dite people, les erreurs d’un roi qui est aussi un homme avec ses faiblesses, ont obscurci ce qui a été une réussite démocratique exemplaire.
Juan Carlos Ier d’Espagne, Réconciliation – Mémoires, Éd. Stock, novembre 2025, 512 p., 27 €
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