L’Éventail – Quel sentiment vous anime en clôturant l’époque des années glorieuses avec Les Belles promesses ?
Pierre Lemaître – Un mélange de soulagement et de post partum. Quand vous avez travaillé durant cinq années sur les mêmes personnages, vous sentez que vous avez utilisé tout leur potentiel narratif et que ce n’est pas en écrivant une histoire de plus, que vous direz plus de choses sur la période que vous décrivez. La messe est dite. Il est temps de passer à autre chose, de ne pas “faire le round de trop”. Cela dit, vous ne vivez pas pendant cinq ans avec des personnages sans vous attacher à eux. C’est donc un moment un peu difficile à passer.
– Quelles étaient les belles promesses des années 50 ? Et puis les vôtres ?
– On nous a promis un progrès infini et salutaire. On sait aujourd’hui qu’il est infini, en effet, c’est-à-dire qu’il va continuer, mais il n’est pas salutaire du tout : on va droit dans le mur avec le réchauffement climatique. On avait durant ces années-là, une espèce d’euphorie adolescente, c’est-à-dire qu’on était innovant sans se soucier des conséquences. Et puis il y a la promesse que je me suis faite à moi-même, qui était de feuilleter et de produire, histoire après histoire, une certaine idée de ce siècle que nous avons vécu. Je crois que jusque-là, après ces sept livres, la promesse est tenue, même si je ne peux pas en être le juge.
– Avez-vous un message à transmettre sur cette époque aux lecteurs d’aujourd’hui ?
– Je n’en ai pas car je ne suis pas historien mais romancier. J’écris des histoires, aux lecteurs de juger cette époque, et même la façon dont je la raconte. C’est aux lecteurs de tirer de mes romans, les leçons qu’il jugera pertinentes.
– Comment construit-on des personnages aussi profondément humains que les vôtres ? A partir de votre imagination, de souvenirs ?
– J’ignore comment travaillent les autres écrivains mais moi, je n’ai pas de recette. Tantôt c’est une réminiscence, quelqu’un que j’ai connu, tantôt c’est une fabrication pure en fonction du besoin du récit. Cela peut aussi être un personnage tout-à-fait secondaire au début de l’histoire mais qui va prendre de l’importance, se développer au fur et à mesure que j’avance. En revanche, je leur accorde une importance toute particulière car ce sont eux qui tiennent l’histoire. Un roman ne tient jamais par une intrigue, toujours par ses personnages. Si c’est le cas, il n’y aura pas d’émotion. Agatha Christie écrivait des romans à la mécanique impeccable mais ses personnages ne suscitaient pas d’empathie. La littérature, c’est le lieu de l’émotion.
– Vous dites que vous écrivez un roman d’aventure et non pas d’aventures. Ça veut dire quoi ?
– Ça signifie qu’il y a du rythme, beaucoup d’action pour un personnage qui vit une aventure qui va le transformer. Il n’est plus le même au terme de l’histoire que quand il y est entré. Le roman d’aventures type, avec un “s”, c’est celui de Jules Verne. Si vous prenez Michel Strogoff, il va vivre beaucoup de péripéties mais à la dernière page, il sera exactement la même personne qu’il était à la première page.
– Avez-vous déjà eu envie de changer d’univers, d’atmosphère, de genre littéraire ?
– Je ne sais pas faire grand-chose. Je pense que je suis capable d’écrire de bons romans noirs et des romans d’aventure. Et donc, je ne pourrais pas écrire de dystopie, un roman purement historique, ni purement psychologique. Un moment, j’ai hésité à écrire un roman de non fiction mais ce n’est pas dans ma morphologie. J’essaie de faire très bien ce que je sais faire mais je ne sais faire que ça. Un romancier est quelqu’un qui n’a pas une pensée complexe à exprimer mais qui, livre après livre, essaie de le dire correctement. Proust n’avait pas beaucoup de choses à dire, mais il les a très bien dites. Et personne n’a fait mieux. Pour l’instant.

Les Belles Promesses (2026) est le quatrième et dernier tome de la saga de la famille Pelletier de Pierre Lemaitre. Situé au début des années 70, le roman clôt la fresque des Trente Glorieuses en dépeignant le destin de la famille à travers l’urbanisation de Paris et des dilemmes moraux, marqué par la quête de réussite de Jean, devenu un homme d’affaires.
Par Pierre Lemaître, Éd. Calmann-Levy, janvier 2026, 512p., 24€
Photo de couverture : © BRUNO LEVY
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