Corinne Le Brun
25 February 2026
Après l’épopée historique de Godland (2022) , L’Amour qu’il nous reste s’attache au quotidien d’une famille dans la campagne islandaise. Anna découpe dans son atelier des plaques de métal, les place, enveloppées de bâches, dans les vastes prairies qui dominent la mer proche de la maison. Ensuite, elle laisse faire les saisons : elle expose ses grandes toilés désormais colorées de rouille, espérant enfin obtenir une reconnaissance quand un galeriste suédois vient la rencontrer. Anna a demandé à son mari, Magnus, de quitter le foyer. Ce marin qui travaille sur un bateau de pêche industriel n’accepte pas la séparation. Le couple a volé en éclat. Mais la famille semble subsister. Anna et Magnus partagent des repas avec leurs trois enfants, une adolescente et des jumeaux plus jeunes. En apparence, la vie semble poursuivre un cours paisible.
Habitué à faire tourner ses enfants, Hlynur Pálmason les rassemble pour la première fois tous les trois. Il saisit de manière sensible des scènes de jeux, des randonnées, au cours desquelles tous les cinq ramassent baies et champignons. Des moments de vie capturés sur le vif. En soulignant l’absurde et le comique tout comme la violence ordinaire, souterraine, sourde envers les femmes, à travers le personnage d’Anna. Violence aussi quand les trois enfants tirent des fléchettes sur un épouvantail chevalier qu’ils ont construit au-dessus de la falaise. Comme peut-être autant de cris de colère tue. Le fantastique s’invite lorsqu’un coq géant attaque Magnus en pleine nuit.
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Eventail.be – Le film s’ouvre sur un toit qui s’envole. Une métaphore ?
Hlynur Pálmason – Cette scène a à voir avec la destruction de quelque chose ou la construction d’un nouveau départ. L’ambivalence de ce qui peut être beau et brutal me stimule émotionnellement. Cette scène est l’histoire de mon ancien studio. J’ai essayé de le sauver mais je n’ai pas pu. Alors il a été mis en pièces. Cela a été un grand déchirement. Instinctivement, j’ai filmé cette destruction en 2017. Je venais juste d’acheter une caméra, que je gardais toujours avec moi. Si des événements se produisent, je les filme. Si mon chien Panda1 fait quelque chose, je le filme. Plusieurs chutes de film ont été développées à Stockholm.
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– Vous avez renoncé à réaliser un film d’époque
– L’Amour qu’il nous reste décrit un grand déchirement conjugal. Une sorte de déliquescence lente et inexorable. Après Godland, nous voulions réaliser quelque chose de contemporain et de plus ludique. Je ne voulais pas faire un « après Godland ». Je filmais depuis longtemps. Sans savoir à quoi le film allait ressembler. J’ai vraiment poussé les producteurs à le financer, en parallèle avec d’autres projets en cours. L’idée de L’Amour qu’il nous reste m’est venue pendant que je tournais Nest, pour lequel j’ai filmé mes enfants dans une cabane sur une période d’un an et demi. À force de tourner, j’ai commencé à me demander ce que faisaient les parents pendant ce temps, puisqu’ils étaient toujours hors-champ : on entendait parler d’eux, sans jamais les voir. Peu à peu, j’ai imaginé d’autres fils narratifs qui s’entremêlaient et s’enrichissaient mutuellement. C’est probablement le film le plus personnel parce qu’il est fragmenté dans sa fabrication. Il est fait maison comme tous mes films d’ailleurs. Mais celui-ci peut-être plus particulièrement parce que tous mes enfants y sont très présents. Beaucoup d’éléments personnels, familiers apparaissent dans le film comme les poulets, le chien ou la voiture… Nous avons tourné dans un environnement qui est le nôtre. Cela tombait bien, nous n’avions pas beaucoup d’argent. Et il y a beaucoup de beauté dans des petites choses comme les saisons qui changent. J’ai juste tenté de capturer la beauté qu’on ne voit pas forcément. Pour cela, j’ai essayé de trouver le bon ton et le bon rythme.
– Le rythme est très lent, justement
– Le film a commencé très fragmenté, juste avec des images que j’ai faites. Je me suis mis à filmer, chaque semaine, il y a très longtemps. Les années ont passé. Et le film a trouvé son propre rythme, en quelque sorte au fil des années. Si je vois quelque chose qui m’intéresse, je le filme. Et je ne sais pas s’il s’agit d’un matériel pour Godland ou pour L’Amour qu’il nous reste, ou pour mes prochains films, On Land and Sea ou Jeanne d’Arc. Parfois, je ne sais pas, parfois c’est très clair. Quand je regarde les images après qu’elles ont été développées, j’y réagis et je commence à les mettre dans un processus de montage où je peux, par exemple, mettre la scène d’ouverture du toit au début du film. Le scénario est très verrouillé. Il ne change pas ou très peu au montage. Je pense qu’il touche des problèmes existentiels les plus profonds auxquels nous, dans notre cinquantaine, sommes confrontés. Nous restons au milieu de nos vies et réfléchissons à ce qui est précieux et ce qui ne l’est pas. Sur un ton comique, une parodie de nous-mêmes. Certaines scènes sont absurdes, cauchemardesques. Je pense que c’est une question de survie. Quand vous sentez que le monde s’écroule, je pense que vous avez besoin d’humour pour survivre. Il y a tellement d’absurdité dans le monde, tellement d’insanité que vous devez en quelque sorte être capable d’en rire sinon vous êtes anéanti.
L’Amour qu’il nous reste représente l’Islande aux Oscar.
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1 : Panda remporte la Palm Dog 2025 (Festival de Cannes) pour son jeu d’acteur dans « L’Amour qu’il nous reste »
Film
L’Amour qu’il nous reste
Réalisation
Hlynur Pálmason
Distribution
Saga Garðarsdóttir, Sverrir Gudnason
Sortie
En salles à partir 25 février 2026
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