Corinne Le Brun
11 February 2026
Eventail.be – Quelle est la part autobiographique du roman ?
Philippe Besson – Il est à la fois mon histoire et une invention. J’ai toujours avancé sur une ligne de crête entre la fiction et l’autofiction. Quand j’ai écrit des romans, ces textes-là contiennent néanmoins beaucoup de mes épisodes intimes, de mes sentiments, de mes souvenirs de ce que j’avais moi-même connu, traversé, éprouvé alors même que je racontais une histoire purement fictionnelle relevant de l’imagination. De la même manière, quand j’ai écrit des récits purement autobiographiques, comme Arrête avec tes mensonges » (Ed. Julliard, 2017) ou Un soir d’été (Ed. Pocket, 2025), qui racontent des histoires qui me sont véritablement arrivées, je faisais appel à ce moment-là, non pas à mon imagination, mais à ma mémoire. Mais évidemment, je réinventais je réécrivais des choses parce que, surtout, je trouve que le récit autobiographique direct n’a aucun intérêt parce que vous regardez votre nombril. En revanche, quand vous racontez un récit intime, vous essayez de le rendre le plus universel possible, dans lequel chacun peut reconnaître quelque chose de soi. Et c’est pareil ici : je parle d’éléments qui sont vrais ou non mais avec l’idée est de dire à chaque lecteur dans votre famille, y a-t-il des secrets ou pas ? Quel prix est-on prêt à payer pour choisir cette vie-là plutôt qu’une autre ? C’est la question que pose le https://www.babelio.com/livres/Besson-Un-soir-dete/1577970.
Philippe Besson en Charlotte Bouteloup op het 7e Cineroman festival in Nice op 3 oktober 2025. © Bebert-Jacovides/Bestimage
– Paul Virsac découvre son homosexualité à 44 ans. Était-ce important, pour vous, de situer cette prise de conscience à cet âge-là ?
– Oui, parce c’est le cas pour plein d’hommes et de femmes. Ils sont déjà homosexuels, évidemment, à l’adolescence, mais soit ils ne le reconnaissent pas, soit ils ne le comprennent pas. Ils voient bien qu’ils ont des désirs qui les portent vers leurs semblables mais ils les censurent, ils les taisent, ou ils les trouvent tout à fait inintelligibles, et donc ils disent, ce n’est pas la réalité et ils les refoulent. Vous êtes dans une honte telle que vous taisez tout cela. Vous concassez le déni, vous le faites inexister. Puis, vous vous lancez dans une vie conjugale, normale, avec une femme, des enfants… Et vous le faites souvent avec une grande sincérité. Paul, dans le livre, il est sincère, il aime sa femme, il a envie d’avoir des enfants, de fonder une famille et il le fait. Et il y a des hommes comme ça. Dans Un certain Paul Darrigrand (Ed. Julliard, 2019), je raconte ma rencontre avec un homme qui est marié, qui a un enfant. Et, aujourd’hui, il est toujours marié, il a trois enfants, et tout va bien. Et pourtant, il a vécu avec moi, et avec d’autres, une vie clandestine et secrète. Ces choses-là existent. Mais, effectivement, à un moment, des années plus tard, ça peut vous sauter au visage. Et parfois, quand vous êtes un homme accompli, et que peut-être aussi vos enfants sont grands, il y a cette idée de se dire, peut-être je vais décider de vivre ce que je suis moi, et d’assumer ce que j’ai toujours caché. C’est vrai aussi, par exemple, pour les gens qui décident à 45 ans ou 50 ans de divorcer, qui sans doute n’aimaient plus leur mari ou leur femme depuis longtemps, mais qui se sont dit, j’ai une vie de famille, j’ai des enfants à élever, donc je vais faire mon devoir parce que c’est normal. Et puis, à 50 ans, ils décident de reprendre leur liberté, et se disent, maintenant, j’ai le droit aussi d’être heureux ou d’être heureuse, et d’être moi-même. Mes enfants sont sortis d’affaires, et donc je vais vivre pour moi. Et donc c’est ce qui arrive aussi à Paul dans le livre.
– Vous placez l’histoire de Paul au début des années 60. Son sentiment de honte existerait-il encore aujourd’hui ?
– Ce sentiment était effectivement très fort dans les années 60 parce que l’homosexualité était tue. Elle ne devait pas exister. Elle était même criminelle, pénalisée par la loi. En France, jusqu’en 1982, vous pouviez passer en justice et vous retrouver quelques mois en prison. Jusqu’en 1990, l’homosexualité était classée parmi les maladies mentales par l’Organisation Mondiale de la Santé. Vous vivez dans la clandestinité ou vous vivez une autre vie. Aujourd’hui, Les choses ont changé mais pas complètement. Voyez les débats qu’il y a eu en France, il y a 10 ans, sur le mariage pour tous. Un million de gens ont défilé dans la rue pour dire que l’homosexualité est une abomination. Aujourd’hui, vous avez des hommes à qui on tend des pièges par des applications numériques. On les drague sur les applis, on les fait venir dans des endroits et là, on les tabasse soit pour le simple plaisir de les frapper ou pour leur piquer leur argent avec l’idée qu’ils n’iront pas se plaindre parce qu’ils n’ont pas envie de dire qu’ils sont homosexuels. Par ailleurs, la montée des extrémismes religieux ne favorise pas l’acceptation de l’homosexualité. Dans des banlieues où effectivement vous avez un extrémisme religieux très prononcé, je ne suis pas sûr que deux garçons qui se tiennent la main en bas d’une tour en Seine-Saint-Denis, soit extrêmement bien accepté. Donc cette réalité, elle continue d’exister même si bien sûr la société a évolué. Mais ça reste tabou, dangereux, tenace parce qu’on a du mal avec la différence, avec ce qui n’est pas dans la norme ou dans la majorité. La première cause de suicide chez les adolescents, c’est leur homosexualité. Donc, on voit bien qu’il y a des choses qui persistent. On n’aime pas ce qui est différent.
Photo de couverture : © David Morganti
Livre
Une pension en Italie
Auteur
Philippe Besson
Éditeur
Juillard
Sortie
Janvier 2026
Sur internet
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