Maxime Delcourt
05 February 2026
Eventail.be – De manière un peu stéréotypée, on se dit qu’il y a un monde entre ta formation au conservatoire et la musique que tu proposes actuellement. Est-ce que ça a été un challenge de traduire ainsi ton bagage jazz dans une grammaire pop ?
Julie Rains – J’ai la chance d’être issue d’une famille de musiciens, avec des parents qui enseignent au conservatoire. J’ai donc très vite eu une approche très académique de l’apprentissage musical, notamment via des cours de piano et de chorale. Quand j’ai voulu étudier la musique, je n’avais pas d’autre choix que de me former au classique ou au jazz, mais j’avais déjà des projets rock ou rap à côté. Je ne me suis jamais dit que j’allais faire du jazz : c’est plus un outil qui m’a permis d’apprendre le rythme et l’harmonie. Aujourd’hui encore, je continue de faire du piano classique, précisément dans l’idée que tout se mélange.
– Quelle leçon conservez-vous de votre passage au conservatoire ?
– La discipline, indéniablement. J’adore travailler, répéter pendant des heures la même séquence, définir un cadre… J’ai gardé une vraie curiosité envers des choses qui, potentiellement, ne sont pas une finalité pour moi. Aussi, je continue d’écouter beaucoup de musiques différentes pour comprendre la façon dont les morceaux sont composés. L’idée étant de favoriser le geste créatif. Et puis, autant le dire : les moments où la musique ne me fait rien sont généralement des périodes déprimantes.
– Votre dernier EP, Lentement, est-il né d’un de ces instants de doute ?
– Il a commencé à prendre forme après l’arrêt de Juicy, un duo formé avec mon ami Sasha Vovk. Ces dix dernières années, on a pas mal tourné en Europe, mais il vient d’avoir un enfant et ne peut plus s’investir autant qu’avant. Il faut dire qu’on a vraiment tout fait pour que ça marche… En solo, je ne veux plus me poser ce type de questions. Lentement a été écrit sans penser au résultat, le but était simplement d’explorer autrement ma personnalité, d’écrire pendant des mois sans me dire que telle ou telle phrase deviendrait une chanson. Quelques semaines plus tard, j’ai toutefois rencontré Rohan Vanouf, qui a tout réarrangé et fait un formidable travail sur le son. À force d’expérimenter, notamment en live, les morceaux de cet EP ont pris forme naturellement.
– On ressent aussi une vraie réflexion sur la musicalité des mots, souvent très simples, très directs, et pourtant chargés d’une vraie puissance émotionnelle.
– Les morceaux de Lentement sont nés dans un moment particulier de ma vie, une période au cours de laquelle je digérais à la fois la fin de Juicy et ma plus grosse rupture amoureuse. J’écrivais alors des mots à répétition en me disant qu’ils pourraient servir de fil conducteur à mes nouveaux textes. Mais quand j’ai voulu leur donner une autre forme, je me suis rendu compte que ça ne fonctionnait pas. Un peu comme si le fait de rester simple, direct, permettait à une même phrase d’évoquer plusieurs émotions différentes en fonction de la mélodie, de son intensité, de sa douceur.
– En parallèle à votre EP, vous êtes également bénévole dans différentes associations. Vous ne concevez pas d’accorder 100% de votre temps à la musique ?
– Disons que j’ai besoin de prendre du recul pour faire d’autres choses : je tiens des permanences, je fais de l’accompagnement administratif pour des personnes sans papier, etc. J’ai besoin de me focaliser sur d’autres activités que la musique. C’est pour ça aussi que je porte toujours un keffieh quand je suis sur scène : on a certes besoin de l’art pour penser et se divertir, mais on en a aussi besoin pour se rappeler la violence de notre époque. Vous savez, ça fait maintenant 15 ans que je fais de la musique, j’ai bien vu les conditions financières se dégrader, les réformes sur le chômage se mettre en place, les tournées devenir moins rentables, quitte à être pertes parfois… Ce qui m’intéresse désormais, c’est de conserver un rapport très sain avec ce métier, tout en l’inscrivant dans une lutte plus large.
– La suite logique, c’est tout de même la sortie d’un album ?
– Oui, il est en préparation. Grâce à Lentement, j’ai pu tourner dans des pays comme l’Italie, l’Espagne ou la Hollande. Je me dis que mes textes, assez minimalistes, me permettent de traverser les frontières. C’est une bonne chose. Mais je sais aussi que je vais avoir besoin de me renouveler.
Photo de couverture : © Lina Wielant
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