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Question de sens : les silences qui finissent par parler à notre place

Question de sens

Françis Cantraine

08 September 2026

Nous croyons parfois que nous taire permet de préserver. Préserver une relation. Éviter un conflit. Ne pas blesser. Attendre le bon moment. Continuer à avancer malgré ce qui s’est installé. Alors nous gardons pour nous ce que nous ressentons. Nous nous disons que ce n’est pas si grave. Que cela passera. Que nous trouverons les mots plus tard. Mais les mots que nous ne prononçons pas ne disparaissent pas. Ils cherchent simplement une autre manière de s’exprimer.

Je me souviens d’un dirigeant qui me parlait de son couple. Il me disait qu’entre eux, tout allait « plutôt bien ». Ils ne se disputaient presque jamais. Chacun respectait l’espace de l’autre. Ils avaient construit une vie confortable, une organisation efficace et une famille dont ils pouvaient être fiers. Vu de l’extérieur, rien ne semblait réellement dysfonctionner.

Pourtant, au fil de notre échange, quelque chose ne correspondait pas à ce qu’il racontait. Ses mots décrivaient une relation paisible, mais son visage disait autre chose.

Je lui ai demandé : « Quand avez-vous eu, pour la dernière fois, une véritable conversation tous les deux ? Pas à propos des enfants, de l’agenda, des courses ou des prochaines vacances. Une conversation sur vous. Sur ce que vous vivez. Sur ce que vous ressentez. » Il est resté silencieux. Longtemps. Puis il a répondu : « Nous parlons beaucoup… mais je crois que nous ne nous disons plus grand-chose. » Cette phrase contenait à elle seule tout ce qui s’était progressivement installé entre eux. Ils communiquaient encore. Ils organisaient. Ils décidaient. Ils géraient leur quotidien avec une redoutable efficacité. Mais ils avaient cessé de se rencontrer.

Ce dirigeant savait depuis longtemps qu’il s’éloignait. Il ressentait une fatigue, une absence, quelque chose qu’il ne parvenait pas réellement à nommer. Pourtant, chaque fois qu’il avait envisagé d’en parler, il avait reculé. Il ne voulait pas l’inquiéter. Il ne voulait pas ouvrir une discussion dont il ne maîtriserait pas l’issue. Il ne voulait surtout pas prononcer des mots qui risqueraient de modifier l’équilibre de leur vie.

Alors il s’était tu. Par amour, pensait-il. Mais pendant qu’il essayait de la protéger de ses doutes, elle vivait déjà avec leurs conséquences. Elle percevait sa distance. Ses absences, même lorsqu’il était physiquement présent. Ses réponses plus courtes. Son regard ailleurs. Cette manière de remplir son agenda pour ne pas rencontrer le vide qui grandissait entre eux. Elle ne connaissait pas les mots qu’il retenait. Elle n’en ressentait pas moins le poids. C’est là toute la puissance des non-dits : ils ne sont jamais vraiment silencieux. Ils parlent dans nos gestes. Dans nos regards qui se détournent. Dans notre impatience. Dans cette fatigue que nous attribuons au travail. Dans nos journées de plus en plus remplies. Dans ces petites irritations qui semblent ne concerner que le quotidien, mais qui racontent souvent quelque chose de beaucoup plus profond.

Le silence finit toujours par trouver un langage. Et lorsque nous ne donnons pas de mots à ce que nous vivons, l’autre tente de leur donner un sens à notre place. Il imagine. Il interprète. Il doute. Et le plus souvent, ce qu’il imagine est plus inquiétant encore que ce que nous n’avons pas osé lui dire.

Nous confondons parfois l’absence de conflit avec la présence d’une relation. Parce qu’il n’y a pas de cris, nous pensons qu’il n’y a pas de problème. Parce que tout continue à fonctionner, nous croyons que le lien est encore vivant. Pourtant, certaines relations ne se brisent pas dans le fracas d’une dispute. Elles s’éteignent lentement dans l’accumulation de conversations qui n’ont jamais eu lieu.

Bien sûr, tout ne doit pas être dit immédiatement. Certaines paroles ont besoin de temps pour mûrir. Certaines émotions doivent d’abord être comprises avant d’être déposées auprès de l’autre. Et parler ne signifie pas tout déverser sans discernement au nom d’une prétendue authenticité.

La vérité n’a pas besoin d’être brutale pour être vraie. Mais il existe une différence essentielle entre prendre le temps de trouver les mots et utiliser le temps pour ne jamais les prononcer.

À un moment de notre échange, ce dirigeant m’a demandé : « Comment est-ce que je peux lui dire tout cela sans lui faire de mal ? » Sa question était sincère. Elle témoignait même d’une forme de tendresse. Mais ce n’était peut-être plus la bonne question. Je lui ai alors demandé : « Et qu’est-ce que votre silence est déjà en train de lui faire vivre ? » À nouveau, il s’est tu. Mais cette fois, le silence n’était plus une fuite. C’était une prise de conscience. Il comprenait que ne rien dire ne le rendait pas neutre. Que son silence n’empêchait pas la réalité d’exister. Il laissait simplement sa compagne seule face à quelque chose qu’elle ressentait sans pouvoir le comprendre.

Quelques jours plus tard, ils ont parlé. Cette conversation n’a pas immédiatement résolu ce qui s’était installé entre eux. Elle n’a pas effacé les années, les habitudes ni les renoncements. Mais pour la première fois depuis longtemps, ils se sont retrouvés au même endroit : dans une réalité qu’ils pouvaient enfin regarder ensemble. Les mots n’avaient pas réparé leur relation. Ils avaient rendu la relation à nouveau possible. Ce que nous taisons pour protéger peut finir par éloigner. Ce que nous retenons pour éviter de fragiliser un lien peut lentement le vider de sa substance. Et ce que nous n’osons pas dire par peur de perdre l’autre peut parfois nous le faire perdre sans même que nous nous en rendions compte.

Les quatre premières étapes de cette quête de sens nous ramènent à nous-mêmes : reconnaître que la réussite ne suffit plus, sentir que notre rôle ne nous ressemble plus, comprendre ce que notre peur retient et admettre que rester commence à nous coûter. Mais cette lucidité intérieure appelle ensuite une responsabilité. Celle de ne pas laisser les autres subir en silence ce que nous n’avons pas encore le courage de nommer. Car nos proches, nos collaborateurs et ceux qui partagent notre vie ressentent souvent le déplacement bien avant que nous soyons capables de l’expliquer. Ils savent que quelque chose a changé. Ils ignorent seulement quoi. Alors peut-être que la question n’est pas uniquement : « Qu’est-ce que je n’arrive pas encore à dire ? » Mais aussi : « Que suis-je déjà en train de faire vivre à l’autre en choisissant de me taire ? »

Question de sens

Ce que nous ne nommons pas ne disparaît pas. Cela change simplement de langage.

Quelle vérité votre silence est-il déjà en train de dire à votre place ?

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À propos de l’auteur

Après avoir exercé à trois reprises la fonction de Directeur Général, Francis Cantraine accompagne aujourd’hui dirigeants et entrepreneurs comme executive coach MCC et confident stratégique. Formateur et professeur à la Leading & Coaching Academy, il intervient également dans les entreprises autour des enjeux de leadership, de communication et de transformation, avec une conviction : la performance durable apparaît lorsque l’humain retrouve sa juste place dans les organisations. Il est également l’auteur de EnQuête De Sens, une formation qu’il a développée et qu’il anime en Belgique et à Bali pour accompagner celles et ceux qui souhaitent revisiter leur trajectoire et retrouver davantage d’alignement entre réussite et sens.

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