Martin Boonen
25 June 2026
À Quévy, le Domaine du Chant d’Éole a bâti sa réputation sur les bulles. Avec le Château d’Harveng, la famille Ewbank de Wespin s’essaie à autre chose : le vin tranquille. Cette nouvelle marque de la galaxie Groupe Éole (qui comprend, outre le vignoble du Chant d’Éole lui-même, les cosmétiques de Maison Éole, deux restaurants dont l’étoilé Impératif d’Éole, de l’événementiel et même, depuis peu, un hôtel) produit donc un vin blanc à partir de raisins issus de cinq hectares des plus anciennes parcelles de chardonnay du domaine. Ces vignes étaient jusque-là destinées à l’effervescent : les voici converties à un autre exercice. Car si pour faire un bon effervescent, il faut d’abord un bon vin tranquille, il ne s’agit pas tout à fait de s’y prendre de la même façon.
Inès Ewbank de Wespin in Harveng © Château d'Harveng/Groupe Éole
Inès Ewbank de Wespin ne vient pas du vin. Fille de l’agriculteur Louis Ewbank, elle dit avoir grandi avec une règle simple : « si l’on fait quelque chose, il faut le faire bien, ou ne pas le faire du tout. » Le succès des effervescents lui a donné l’envie de regarder plus loin. « Il est important pour nous de continuer à nous diversifier », résume-t-elle, avant de reconnaître qu’elle a longtemps poussé son entourage dans cette direction : « j’adore le vin blanc, et depuis quelques années, j’embête mon cousin et mon père avec ça. » Consacrer cinq hectares à un vin blanc belge, dans un pays où la terre se compte au plus juste, n’allait pourtant pas de soi. Il a fallu convaincre son père et son cousin Hubert Ewbank de Wespin, qui ont fini par la suivre. Le domaine continue d’ailleurs à planter : deux hectares ont récemment été replantés de l’autre côté de la route, avec l’idée, portée par Hubert Ewbank de Wespin, de les relier un jour au Château d’Harveng.
© Château d'Harveng/Groupe Éole
C’est sans doute à la cave que cette nouvelle activité a demandé le plus d’adaptation. Le choix de ne pas convoquer la figure tutélaire du grand frère effervescent pour nommer ce nouveau vin en dit long sur la difficulté du projet d’Inès Ewbank. Car le Château d’Harveng, même s’il est tentant de le penser, n’est tout simplement pas une version tranquille du Chant d’Éole. Laurent Etienne, chef de cave du Chant d’Éole, a, malgré son expérience, découvert un nouvel univers : « Je suis champenois, je ne suis pas bourguignon : je sais faire les vins effervescents, mais je ne savais pas faire les vins tranquilles », admet-il. La différence tient d’abord à la maturité du raisin. Pour les vins effervescents, il faut conserver de l’acidité tout en laissant venir les arômes, ce qui fait de la date de vendange une décision capitale. Pour le vin tranquille, il faut au contraire pousser la récolte le plus loin possible. C’est pourquoi la parcelle destinée au Château d’Harveng est vendangée environ trois semaines après le Chant d’Éole, au prix d’un pari sur la météo : sans ensoleillement suffisant durant ces semaines, le vin recherché ne se fait pas. Le domaine a aussi dû corriger sa propre signature. Habitué à la finesse de ses bulles, il lui a fallu gagner en matière et en consistance en bouche, par une vendange en vert (une grappe sur deux retirée en été) et un travail serré sur le pressurage. Les conseils d’un œnologue bourguignon ont guidé l’ensemble. « Sans la patte de Pierre Millemann, ce ne serait pas la même chose », reconnaît Laurent Etienne.
© Château d'Harveng/Groupe Éole
Si le Château d’Harveng affiche donc son indépendance, il n’a pas coupé les ponts avec ses cousins effervescents. Les cinq hectares retenus lui sont désormais réservés, mais la production ne sera pas forcément annuelle : lorsque la maturité fait défaut, le raisin repart vers les assemblages du Chant d’Éole. Ce fut le cas du millésime 2024, jugé insuffisant pour un vin tranquille et réorienté vers les bulles. La vinification associe par ailleurs des cuves inox, qui préservent la fraîcheur et la précision du chardonnay, à une part élevée en barrique pour la structure : en 2025, cette part a été ramenée à 20 %, le reste demeurant en inox. Côté commercialisation, le Château d’Harveng emprunte le même canal que le Chant d’Éole, celui d’un réseau spécialisé de cavistes et de restaurateurs déjà familiers avec le degré d’exigence et de qualité que les Ewbank imposent à leurs productions.
À l’épreuve de la dégustation, on découvre, dans le verre, un vin à la robe jaune pâle, brillante, avec des reflets lumineux qui traduisent sa jeunesse et sa fraîcheur. Le nez révèle des notes beurrées, toastées qui évoluent dans le temps vers une sensation d’agrumes. En bouche, la rondeur annoncée par l’impression beurrée ou toastée du nez se confirme. Mais elle n’est pas seule. Le Château d’Harveng dévoile alors une vraie complexité qui n’est pas encore la règle pour les vins tranquilles belges. Il y a une attaque vive mais avec de la matière qui trahit la minéralité du terroir calcaire. Le milieu de bouche réaffirme une belle rondeur et du volume, grâce à l’élevage sur lies et un passage de six mois en barrique qui apporte de la complexité sans consommer la fraîcheur et la tension. La finale est élégante, équilibrée, avec une persistance des agrumes et fruits à fleurs blanches ainsi que des notes salines que l’on doit, sans nul doute, au terroir calcaire d’Harveng. Si Chant d’Éole marche sans vergogne et avec brio sur le terrain des grands champagnes, Inès Ewbank ne cache pas son ambition, avec Château d’Harveng, d’aller chasser sur les terres bourguignonnes des chablis premiers crus.
© Château d'Harveng/Groupe Éole
Présentée à partir du millésime 2025, cette première cuvée est proposée dans un volume volontairement réduit, de l’ordre de 40 000 bouteilles, que le domaine ne compte pas dépasser sur la parcelle retenue. Reste à voir comment ce pari s’installera dans le temps. Gageons que le changement climatique qui commence à poser de réels problèmes aux vignerons méridionaux de Bordeaux ou du Rhône (voir le déclassement volontaire d’un domaine historique comme Château Lafleur des appellations Pomerol et Bordeaux pour pouvoir, notamment, agir comme il l’entend sur l’irrigation), va encore continuer à faire les affaires du vignoble belge. Dans ce contexte, l’arrivée dans le giron du Groupe Éole d’un vin tranquille tient de l’évidence. Une évidence qui se traduit dans le verre par une jolie réussite appelée à devenir, comme le Chant d’Éole pour les vins effervescents, une référence dans sa catégorie.