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Le Sablon change de luxe

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Martin Boonen

29 October 2026

Le 3 octobre, L’Écailler du Palais Royal a servi ses derniers clients, à quelques mois de son soixantième anniversaire. Sur le Grand Sablon, horlogers, joailliers et maisons de mode internationales ouvrent leurs boutiques l’une après l’autre. Une mue qui n’est pas sans rappeler celle de la place Albert, à Knokke.

Rue Bodenbroek, les volets de L’Écailler du Palais Royal restent baissés depuis le dernier service du samedi 3 octobre. La maison avait ouvert en 1967 dans une demeure du XVIIe siècle, à l’initiative de Marcel Kreusch, fondateur de La Villa Lorraine. Inspiré par une adresse londonienne consacrée aux poissons, coquillages et crustacés, il avait imaginé une salle de petites tables prolongée d’un comptoir-bar, dans l’atmosphère feutrée d’un club anglais. L’établissement a compté jusqu’à deux étoiles au Guide Michelin. Il a reçu des membres de familles royales, des responsables politiques, des célébrités et de grands chefs, et passait pour un lieu discret de rencontres et de lobbying. L’immeuble est classé depuis le 27 octobre 2005 pour ses intérêts historique, architectural et artistique.

La direction n’attribue pas cette fermeture à une cause unique. Elle évoque les conséquences du Covid, une forte hausse des charges, de longs chantiers qui ont perturbé l’accès au quartier et l’évolution des habitudes de consommation. Une procédure a été introduite devant le tribunal de l’entreprise, sans que sa nature exacte ait été rendue publique. Le secteur tout entier traverse une période difficile : entre septembre 2025 et août 2026, la Belgique a recensé 1 391 faillites dans l’horeca et l’hébergement, contre 909 en 2021-2022. Debora Abraham, qui avait repris la maison en 2015, avait pourtant multiplié les relances et affiché l’ambition de retrouver une deuxième étoile. À quelques pas de là, l’ancien chef étoilé Giovanni Bruno a fermé le Senzanome pour ouvrir une trattoria, après avoir déclaré 600 000 euros de pertes en deux ans.

Une place qui n’a jamais cessé de muer

Le Sablon n’a jamais été figé. Prairie sablonneuse située hors de la première enceinte, le site accueille un cimetière dès 1299, puis une chapelle liée à la guilde des arbalétriers, entreprise au début du XIVe siècle et devenue l’église Notre-Dame du Sablon. Le Grand Sablon sert de marché aux chevaux de 1320 à 1754, puis de marché alimentaire au XIXe siècle. Le quartier aristocratique des XVIe et XVIIe siècles décline lorsque les élites gagnent d’autres secteurs résidentiels. Au XXe siècle, la place abrite une population plus modeste, des ateliers et des entrepôts, tandis que le percement de la rue de la Régence et les démolitions de 1948 redessinent ses perspectives.

© Photo News

Le basculement décisif survient autour des années 1960. Chassés par les transformations du Mont des Arts, des antiquaires s’installent sur la place et modifient le peuplement comme le commerce. Le phénomène est si marquant qu’il donne naissance au mot « sablonisation », employé ensuite pour décrire la montée en gamme d’autres quartiers bruxellois. En 1958, le marchand Georges Van de Weghe demande à exposer ses gravures après la messe. Le premier marché officiel des antiquités se tient le 3 avril 1960, présenté comme le premier du genre en Europe. L’Écailler ouvre sept ans plus tard, au cœur de ce Sablon recomposé par les marchands d’art. Sa fermeture referme donc symboliquement le cycle commercial et mondain né à cette époque.

Des monogrammes sur le Grand Sablon

Cependant, cette mutation n’est pas nouvelle. Le reflux des antiquaires a commencé bien avant 2025. Après 1991, le Sablon avait perdu près du quart de ses marchands, souvent remplacés par des magasins de vêtements, avant une reprise à partir de 1997. En 2017, les antiquaires constataient déjà que les curieux poussaient moins souvent leur porte et que les transactions prenaient plus de temps, tandis que la fréquentation se reportait vers les chocolatiers. Le marchand Jonathan Kugel, aujourd’hui président de Brussels Art Square, expliquait alors vivre davantage de ses clients réguliers que du passage. En 2020, une partie des antiquaires s’était repliée dans les rues adjacentes.

© DR/Shutterstock.com

La période actuelle se distingue par l’arrivée rapprochée de maisons mondiales sur la place elle-même. Le 7 novembre 2025, AMI Paris a ouvert son premier flagship belge au numéro 5, sur 190 m², dans une ancienne boutique d’antiquités. Breitling, Dinh Van, IWC et TAG Heuer y forment un pôle horloger et joaillier distinct du boulevard de Waterloo, dans le sillage de Messika, installée au Sablon depuis 2018. Christian Louboutin y est également présent. Un dossier d’enseigne au nom de Jaeger-LeCoultre a été soumis en 2026 pour le numéro 2, et la maison bruxelloise Yvan’s a annoncé pour l’été 2026 une deuxième adresse réunissant Rolex, Tudor et Buccellati. Et si la marque n’a pas encore communiqué en ce sens de manière officielle, on évoque désormais ouvertement l’arrivée d’Hermès.

Les extravagantes décorations du chocolatier Marcolini © DR/Shutterstock.com

Le luxe ne s’installe pas pour autant sur un terrain populaire : antiquaires, chocolatiers et grandes tables formaient depuis longtemps une économie haut de gamme, fondée sur l’expertise, la chine, la conversation et le temps long. Les maisons qui arrivent apportent, elles, un luxe plus codifié, immédiatement lisible et adossé à une puissance financière considérable. Une enseigne internationale peut absorber un loyer élevé, financer une restauration et faire d’une façade patrimoniale un outil d’image, quand un marchand indépendant dépend de la rotation irrégulière de son stock. Le marché de l’art ancien s’est par ailleurs contracté : selon un rapport d’Art Basel et d’UBS, seuls 3 % des marchands dans le monde étaient spécialisés en maîtres anciens en 2024, contre 65 % dans l’art contemporain et d’après-guerre. Dans sa Vision stratégique pour les quartiers commerçants 2025-2028, la Ville de Bruxelles qualifie le Sablon d’« ambassadeur d’excellence » et reconnaît que la pression immobilière et la montée en gamme risquent d’évincer galeries et antiquaires indépendants au profit des enseignes de luxe.

Costermans, ou l’art de partager les murs

Le cas Costermans nuance ce tableau. Fondée en 1839 et installée au Grand Sablon depuis 1952, la maison reste active dans les antiquités et les beaux-arts. Elle a cédé ses vitrines et son rez-de-chaussée à AMI Paris, mais conserve environ 300 m² répartis sur deux étages, où elle développe un café et une programmation de lieu culturel. La rente apportée par la mode peut ainsi aider une maison historique à rester sur la place, tout en rendant le changement de paysage très visible depuis la rue. Reste à savoir si ce repli à l’étage préserve une activité vivante ou transforme l’art ancien en décor patrimonial d’un nouveau commerce de luxe.

Le nouveau Café Costermans © Café Costermans

Cette évolution, aussi sensible soit-elle, n’est pas une révolution. Et les galeries n’ont pas disparu pour autant. Le répertoire du Comité du Sablon recense encore de nombreuses adresses, de la Galerie Champaka à Drees Archéo, en passant par Cloes Ronti ou Collector’s Gallery. Au numéro 39, le Sablon Antiques Center réunit une vingtaine d’antiquaires sur quelque 600 m². L’art contemporain occupe aussi le terrain, avec Sorry We’re Closed et ses 400 m² d’exposition dans une maison néoclassique. Le Sablon Design Market visait cette année 30 000 visiteurs, contre 28 000 lors de l’édition précédente, et le marché hebdomadaire se tient toujours le samedi et le dimanche. Ces temps forts peuvent néanmoins masquer une fréquentation ordinaire plus faible en semaine. La Ville observe d’ailleurs que le Sablon dépend d’une clientèle extérieure, moins bruxelloise que celle des Marolles voisines.

Brussels Art Square, la riposte des marchands

Les marchands n’ont pas attendu les enseignes de luxe pour s’organiser. En 2005, ils ont fondé l’ASBL Brussels Art Square, qui propose chaque mois de septembre un parcours de quatre jours. Galeries locales, antiquaires, marchands invités et lieux patrimoniaux y ouvrent gratuitement leurs portes, de l’archéologie à l’art contemporain, en passant par le mobilier, la joaillerie, les arts extra-européens et le design. Présidé depuis 2024 par Jonathan F. Kugel, installé rue Watteeu et membre de la Chambre royale des négociants en œuvres d’art de Belgique, le BAS a réuni du 24 au 27 septembre 62 galeries d’art et d’antiquités selon la Ville, soit le plus grand nombre de participants de son histoire d’après son président. Parmi les nouveaux venus figuraient Carl-Willem, Pascale Vilain et Cabinet BXL, aux côtés de marchands venus d’Anvers, de Vienne, d’Amsterdam, de Maastricht, de Venise, de New York et du Portugal.

L’événement procure aux galeries un effet collectif qu’aucune d’elles n’obtiendrait seule : communication commune, parcours cartographié, nocturne et concentration de collectionneurs. Il ouvre aussi des adresses habituellement accessibles sur rendez-vous et lève la réticence qui retient souvent les curieux sur le seuil des marchands d’art. Selon le bilan de l’édition 2025 communiqué par Jonathan Kugel, les visiteurs du nord du pays étaient revenus en nombre, une œuvre d’art tribal avait trouvé preneur pour plusieurs centaines de milliers d’euros et le Metropolitan Museum of Art de New York avait acquis une pièce. Ces exemples émanent toutefois de l’organisateur et ne forment pas un bilan consolidé des ventes.

© DR/Shutterstock.com

Le parcours 2026 s’étendait du Grand et du Petit Sablon aux rues Lebeau, Watteeu, Ernest Allard, des Minimes, Rollebeek et Joseph Stevens. À mesure que les enseignes internationales occupent les vitrines de la place, le BAS offre une visibilité collective aux marchands installés dans les rues latérales. Jonathan Kugel estime que le nombre de galeries a augmenté, même si plusieurs ont quitté la place pour des adresses plus abordables, et dit recevoir davantage de demandes d’implantation que d’espaces disponibles, sans qu’une série indépendante sur les ouvertures, les fermetures et les loyers vienne étayer ces déclarations. Cette année, l’ancienne Nonciature apostolique, rue des Sablons, accueillait exceptionnellement une exposition collective internationale, tandis que Costermans recevait notamment Klaas Muller et Jan Lemaire.

Le renouvellement passe aussi par un mélange des genres. Les nouvelles galeries associent ancien et contemporain, arts décoratifs, photographie, céramique, verre, design, vintage haut de gamme et cabinets de curiosités. Jonathan Kugel décrit une génération plus connectée, plus portée sur les collaborations locales, qui intègre la vente en ligne sans renoncer à la rencontre physique avec les œuvres. Cette ouverture peut attirer de nouveaux acheteurs, au risque de faire de l’art ancien une catégorie parmi d’autres dans le quartier qui l’a longtemps incarné. Le succès d’un rendez-vous de quatre jours ne garantit pas davantage la santé quotidienne des galeries. Le scénario redouté porte un nom, la festivalisation : un Sablon très fréquenté pendant le BAS, les Nocturnes ou le Design Market, et nettement plus calme entre ces temps forts. Pour mesurer la tendance, il faudrait que l’ASBL distingue, d’une édition à l’autre, les galeries permanentes du périmètre des marchands invités et des espaces temporaires.

Le risque de festivalisation

Le calendrier du quartier s’est nettement étoffé. Au BAS s’ajoutent les Nocturnes, le Sablon Design Market et la foire Civilisations Brussels Art Fair, consacrée aux arts d’Asie, d’Afrique, d’Océanie et des Amériques, qui se tient deux fois par an, en janvier et en juin. Son édition d’hiver 2025 réunissait 27 galeries, dont douze du quartier, et la prochaine est annoncée du 22 au 26 janvier 2027. Cette succession de rendez-vous nourrit une crainte, celle d’une festivalisation du Sablon : une forte affluence pendant les événements, une activité faible entre eux. Le quartier conserverait alors son récit artistique et ses images de galeries ouvertes, sans nécessairement préserver la densité commerciale qui a produit ce récit. Le succès d’un parcours de quatre jours ne renseigne guère, en effet, sur la santé quotidienne des galeries, qui peuvent coexister avec une baisse du passage le reste de l’année, des ventes irrégulières et un repli vers des rez-de-chaussée moins chers ou des espaces ouverts sur rendez-vous.

Le BAS apporte déjà une réponse partielle, en privilégiant le contact direct avec les galeristes et en faisant entrer le public dans des lieux d’ordinaire discrets. Pour exercer une influence durable, l’ASBL devrait toutefois publier davantage d’indicateurs : fréquentation réelle, ventes, nouvelles implantations et fermetures, nombre de galeries permanentes, provenance géographique des participants. Ces données permettraient de vérifier si l’art se renforce réellement au Sablon ou s’il n’y subsiste plus que sous une forme événementielle. La clarification commencerait par le décompte lui-même : le site du BAS annonce plus de 55 galeries, la Ville en recense 62 et certains médias comptent 63 lieux à partir de la carte du parcours.

Lebeau, le parking et la place de demain

Deux chantiers vont peser sur la suite. Le premier est le projet Lebeau, développé par Immobel sur l’ancien complexe de la RTT, inoccupé depuis 2019. Après plusieurs versions contestées, il a obtenu son permis en février 2024. La mouture autorisée renonce à la tour et à l’hôtel prévus à l’origine, conserve plus de 75 % du bâti et prévoit 64 appartements, des bureaux, environ 2 000 m² de commerces, un restaurant, un jardin intérieur de 1 500 m² et plus de 300 emplacements vélos. Le socle commercial de la rue Lebeau doit relier à pied le Sablon et le bas de la ville. L’Association du Patrimoine Artistique dénonce toutefois les dérogations, la densité et les impacts paysagers du projet. Lebeau pourrait ramener des habitants et rouvrir un îlot fermé ; il pourrait aussi accélérer la valorisation foncière et consolider un commerce premium.

Le second chantier concerne la place elle-même. En 2026, la Ville a lancé une concertation sur son réaménagement, avec l’ambition d’une place plus verte, élégante, conviviale et accessible. Le parking central, jugé chaotique, doit être repensé. Les commerçants redoutent qu’une forte réduction du stationnement éloigne une clientèle qui vient acheter des objets lourds, dîner ou effectuer des achats importants. L’échevine de l’Espace public Anaïs Maes assure que rien ne se fera sans concertation. Le calendrier prévoit une cartographie sociale et des rencontres en 2026, un jury citoyen en 2027 et la présentation du projet final en 2028. David Weytsman (MR) affiche l’objectif de faire du Sablon « la plus belle et la plus chic place de Belgique », en préservant le marché des antiquités et en refusant de nouveaux fast-foods. La formule pose une question de fond : protège-t-on la singularité du lieu, ou sa seule valeur marchande ?

Le miroir de Knokke

Les transformations progressives du Sablon peuvent faire penser, à certains égards, à celles de la place Albert, à Knokke-Le-Zoute. Aménagée en 1908-1909 comme centre de la nouvelle station du Zoute, alors nommée place Léopold, elle était bordée d’hôtels de style normand, dont le Grand Hôtel du Zoute, ouvert en 1909, le Memlinc, en 1923, et le Carlton, construit vers 1925-1926. Dans les années 1950, ses terrasses attiraient Charles Aznavour, Édith Piaf, Frank Sinatra, Jacques Brel ou Joséphine Baker, et le goût de la promenade automobile lui valut le surnom de « place M’as-tu-vu ». Avec le temps, hôtels et brasseries ont cédé la place à des appartements et à des commerces. Le diagnostic communal constatait la disparition de la dernière brasserie et de la dernière terrasse du Carlton, remplacé depuis par One Carlton, un immeuble résidentiel vitré de douze étages.

En 2017, Knokke-Heist a lancé le projet Matuvu pour rendre à la place son rôle mondain. Les travaux, entamés fin 2020, ont enfoui un parking d’environ 150 places, redessiné le sol en pavés noirs et blancs, ajouté une pièce d’eau et installé un pavillon semi-sphérique conçu par Philippe Samyn and Partners. Sa coupole de 2 211 panneaux de verre triangulaires a été dévoilée en juin 2023, et le restaurant-bar Sphere y a ouvert le 1er juillet 2024. La commune assume l’objectif de recréer le « voir et être vu ». D’ailleurs, l’art n’a pas quitté la station : la place accueille Guy Pieters Gallery, et quelque 90 galeries animent Knokke, surtout au Zoute, tandis qu’Hermès et Louis Vuitton se trouvent sur la Kustlaan voisine.

La nouvelle Place Albert, à Knokke © Immo Bis

La leçon knokkoise vaut d’abord pour l’horeca : une place commercialement valorisée peut perdre son rôle social, au point que la commune a dû réintroduire volontairement un établissement après la disparition des terrasses. Elle concerne aussi le stationnement, que Knokke a soustrait à la vue sans le supprimer ; au Sablon, la nature historique du sous-sol et les coûts compliquent cette option.

Attention à ne pas aller trop vite en besogne en matière de comparaison. Les deux situations diffèrent en effet sur l’essentiel. Le Zoute vit au rythme des saisons et des résidences secondaires, alors que le Sablon reste un quartier habité et traversé, relié aux Marolles, aux musées, à la gare et au centre historique. Il est donc trop tôt pour affirmer que le quartier qui a inventé la « sablonisation » est en voie de « knokkisation ».

Il est pourtant vrai que le Sablon connaît aujourd’hui une nouvelle vague de montée en gamme, portée par des maisons dont l’échelle dépasse de loin celle des marchands qui l’avaient façonné. La place que dessinera la Ville en 2028 dira si les vitrines horlogères, les galeries et les tables du quartier peuvent se renforcer mutuellement. D’ici là, il appartiendra aux antiquaires de faire franchir leur seuil aux visiteurs venus pour les monogrammes.

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