Gwennaëlle Gribaumont
21 October 2026
L’Éventail – KANAL s’inscrit dans un partenariat international majeur avec le Centre Pompidou. Quelle place ce projet peut-il permettre à Bruxelles d’occuper dans le paysage culturel européen et international ?
Boris Dilliès – Bruxelles est appelée à devenir l’une des grandes capitales européennes de l’art moderne et contemporain. Nous avons déjà une scène artistique et culturelle extrêmement riche, avec des artistes, des galeries, des collectionneurs, des institutions et des événements qui attirent chaque année un public international. KANAL doit nous permettre de franchir un nouveau cap. On se rend à Londres pour visiter la Tate Modern, à Bilbao pour le Guggenheim. Demain, on viendra à Bruxelles pour visiter KANAL !
– Le Centre Pompidou apporte à KANAL une collection, un savoir-faire et une forte identité institutionnelle. Comment faire en sorte que ce partenariat nourrisse une institution bruxelloise sans en effacer la singularité ?
– Le Centre Pompidou est évidemment un partenaire exceptionnel, mais KANAL n’a jamais eu vocation à devenir une antenne du Centre Pompidou. KANAL reste avant tout un musée bruxellois, dans un bâtiment qui fait partie de l’histoire et de l’identité de notre ville, avec une programmation pensée par une équipe bruxelloise. Et les collections seront justement très variées : on y verra des œuvres de grands maîtres de l’art moderne comme Matisse, Braque ou Picasso, mais elles seront aussi mises en dialogue avec des œuvres issues de collections belges et bruxelloises. Par ailleurs, KANAL ne se résumera pas à ses collections. Sur les 40 000 m² du projet, la moitié sera consacrée à des espaces ouverts au public, avec notamment une bibliothèque, des commerces et des espaces de restauration.
– Une coopération culturelle comme celle-ci porte-t-elle aussi, à vos yeux, une dimension politique, au sens de ce qu’elle dit du lien entre nos deux pays ?
– Oui, forcément. Il y a toujours eu un lien très naturel entre la France et la Belgique. Nous partageons une langue, une proximité géographique… Beaucoup de Français viennent à Bruxelles pour y travailler, y vivre ou la visiter, et les Belges se rendent aussi très régulièrement en France. Je pense que c’est important de continuer à faire vivre ces liens. Et KANAL participe justement à cette dynamique d’échanges entre la France et la Belgique.
– Au-delà de KANAL, comment qualifieriez-vous l’état actuel des relations culturelles entre la France et la Belgique ? D’autres collaborations ou projets communs sont-ils à l’agenda ?
– Elles sont excellentes ! Je pense à nos chanteurs, à nos humoristes, aux auteurs de bande dessinée… Nos artistes belges et bruxellois cartonnent en France, et l’inverse est également vrai : le public belge aime les artistes français. […] Et du côté institutionnel, les collaborations sont nombreuses. Par exemple, le mois prochain, une exposition consacrée au Palais Stoclet sera présentée à la Villa Cavrois, à Lille, avec le soutien de la Région bruxelloise.
– KANAL porte à la fois une ambition internationale et un fort ancrage territorial. Comment concilier ces deux dimensions : attirer un public venu de loin tout en restant un lieu véritablement approprié par les Bruxellois ?
– Ces deux ambitions ne sont pas contradictoires. Les lieux ont été pensés pour accueillir aussi bien les Bruxellois que des visiteurs belges et étrangers. On pourra s’y rendre sans forcément aller voir une exposition : travailler dans la bibliothèque, boire un café, acheter une “couque” à la boulangerie, profiter d’un afterwork, assister à des spectacles… Il y aura également un important travail de médiation auprès des écoles afin de faire découvrir KANAL aux jeunes Bruxellois et leur donner envie d’y aller.
– Bruxelles est une ville extrêmement diverse, socialement, culturellement et linguistiquement. Comment une grande institution comme KANAL peut-elle refléter cette diversité et toucher des publics qui ne fréquentent pas spontanément les musées ?
– C’est justement l’un des enjeux du projet : faire de KANAL un lieu qui s’adresse à tous les Bruxellois, y compris à ceux qui ne fréquentent pas spontanément les musées. Les espaces ouverts à tous pourront constituer une première porte d’entrée. Sa localisation est également particulièrement stratégique. Actuellement, le canal constitue une sorte de frontière naturelle entre le nord et le sud de la ville. Nous voulons que KANAL joue le rôle inverse : qu’il devienne un pont entre les quartiers et entre les publics. Et cette volonté d’ouverture se retrouvera aussi dans la manière dont KANAL s’adresse aux Bruxellois, avec une communication en français, en néerlandais et en anglais. L’anglais est essentiel pour les touristes, mais aussi pour les expatriés qui vivent à Bruxelles.
– KANAL s’installe dans un quartier en pleine transformation. Quel rôle une institution culturelle peut-elle jouer dans la transformation d’un territoire sans devenir simplement l’emblème de sa gentrification ?
– Est-ce si négatif qu’un quartier se transforme et évolue ? Oui, l’arrivée de KANAL va dynamiser le quartier. Mais cette transformation est déjà à l’œuvre depuis plus de dix ans, avec le développement de Tour & Taxis, la construction de nouveaux logements le long du canal, l’aménagement des berges, le skatepark, les passerelles… Des personnes qui ne viennent pas spontanément dans ce quartier vont le découvrir grâce à KANAL. Et c’est plutôt une bonne chose ! Il y aura aussi des retombées économiques importantes pour le quartier et, plus largement, pour la Région : KANAL va attirer chaque année des milliers de visiteurs, avec des répercussions positives pour les hôtels, les restaurants, les commerces et les acteurs du tourisme.
– Dans vingt ans, qu’aimeriez-vous que l’on dise de KANAL ?
– Je voudrais que l’on se dise que KANAL est devenu une institution bruxelloise majeure qui rayonne à l’international. Et surtout, que le musée a contribué à inscrire Bruxelles sur la carte de l’art moderne et contemporain en Europe.
Photo de couverture : © DR