Martin Boonen
17 September 2026
Henri Leysen s’est éteint le 6 septembre 2026, à 75 ans. Avec lui disparaît le visage humain d’une des plus vieilles dynasties de joailliers belges, fondée en 1855, dont la structure historique a fait faillite fin 2025 avant que la Maison ne poursuive son activité sous une nouvelle structure. Portrait d’un maître joaillier qui aura traversé les ors de la Cour, les promesses de la mondialisation et la brutalité des bilans comptables.
Il y a quelque chose de particulièrement cruel dans la coïncidence des dates. Henri Leysen a quitté le conseil d’administration de la Joaillerie Leysen frères en mars 2025. La faillite de la structure historique a été prononcée en décembre 2025. Et c’est en septembre 2026, quelques mois à peine après ce double dénouement, qu’il s’est éteint, à 75 ans. Le crépuscule d’un homme et la fin d’un chapitre majeur de l’histoire de la maison se confondent dans le même calendrier.
La cérémonie d’hommage s’est tenue le 11 septembre 2026 au Crématorium du Champ de Court, à Court-Saint-Étienne, dans le Brabant wallon. Deux jours plus tard, la Joaillerie Leysen publiait sur ses réseaux sociaux un message sobre : « C’est avec une profonde tristesse que la Joaillerie Leysen déplore la disparition de Monsieur Henri Leysen. Héritier d’une longue lignée de joailliers. » Cette formule, courte et sans fioriture, dit l’essentiel : la filiation, la transmission, et la disparition de celui qui aura incarné pendant des décennies l’une des générations de cette dynastie.
La Maison Leysen naît en 1855, quand Louis Leysen ouvre à Bruxelles sa « Fabrique de Bijoux ». En 1920, ses enfants s’installent au cœur de la capitale, dans un immeuble de la rue du Marché aux Poulets conçu par l’architecte Adrien Blomme — bâtiment aujourd’hui inscrit à l’inventaire du patrimoine architectural bruxellois. En 1950, Jacques et Pierre Leysen reprennent le flambeau et attirent une clientèle d’élite. En 1972, c’est Henri, fils de Jacques, qui entre dans l’histoire de la maison.
La communication de Leysen le présentait comme représentant de la cinquième génération. D’autres documents évoquent six générations — une ambiguïté assumée, liée au fait que la maison a toujours mesuré sa transmission à l’aune de la passion autant que de la filiation directe.
Henri Leysen avait une philosophie simple : chaque client est unique, chaque bijou doit lui ressembler. Toutes les pièces sortaient des ateliers belges de la maison, construites autour d’une pierre centrale — rubis, saphir, émeraude, diamant blanc ou jaune. La signature : un poinçon en forme de fleur de lys, gravé dans l’or ou le platine, discret et absolu.
En 1982, Henri Leysen s’installe place du Grand Sablon, épicentre bruxellois de la joaillerie de prestige. Il est alors déjà auréolé du brevet de Fournisseur de la Cour de Belgique, titre qui lui est personnellement accordé au début des années 1980 et récompense un savoir-faire accumulé sur plusieurs générations. La famille royale belge, d’autres têtes couronnées et des personnalités des cercles les plus fermés comptaient parmi les clients fidèles de la maison, qui cultivait en toutes circonstances les mêmes valeurs : hospitalité et discrétion.
En 2005, Henri et ses enfants franchissent une nouvelle étape en ouvrant la boutique « L-Square » au 32 de la place du Grand Sablon, dédiée à une collection Haute Couture. Sept ans plus tard, son fils Maxime transfère la joaillerie au premier étage du même immeuble, dans un espace de plus de 200 m².
Henri Leysen n’était pas homme à se cantonner au silence feutré de la joaillerie. En octobre 2020, dans L’Apéro de L’Echo, il dénonçait une gouvernance qui « punit ceux qui respectent les normes mais ne sanctionne jamais les fraudeurs ». Verre de bourgogne à la main, il allait plus loin : « Nous sommes gouvernés par des bandits. » Ces phrases tranchées ne juraient pas avec son personnage — elles en étaient le prolongement naturel. Un patron qui avait les mains dans l’or et les yeux sur le réel.
Il avait également la passion des belles mécaniques. Collectionneur et participant à des rallyes automobiles, il voyait dans l’automobile ancienne ce qu’il voyait dans le bijou : l’artisanat, le temps, la transmission.
En avril 2017, le groupe chinois Tesiro (Tongling Jewelry) acquiert, via sa filiale hongkongaise, 81 % du capital de Leysen pour 4,35 millions d’euros. L’année suivante, la presse économique belge titre que « la Chine s’offre deux joailliers de la Cour » — Wolfers et Leysen. Le projet est séduisant sur le papier : conquérir le marché asiatique en capitalisant sur le prestige de deux noms royaux. Des représentants du groupe chinois rejoignent alors le conseil d’administration. Henri Leysen reste administrateur via la société Riley Research jusqu’en mars 2025.
La réalité financière sera plus sévère que les ambitions affichées. Les comptes de la Joaillerie Leysen frères montrent une dégradation continue : un chiffre d’affaires en chute de 38,5 % en 2021, puis de 16,4 % en 2022, puis de 50,5 % en 2023. Le résultat net passe de −188 000 € en 2022 à −386 000 € en 2023. Les fonds propres deviennent négatifs. La dette financière nette atteint 1,15 million d’euros. Le 10 décembre 2025, le tribunal prononce la faillite et désigne une curatrice, Sarah Benali. La société historique qui exploitait la joaillerie est déclarée en faillite.
Ce que laisse Henri Leysen est à la mesure de ce qu’il a vécu : considérable et complexe. D’un côté, un savoir-faire artisanal transmis sur six générations, un titre de Fournisseur de la Cour gravé dans l’histoire du luxe belge, un poinçon qui restera dans les collections privées comme dans la mémoire du Sablon. De l’autre, le cas d’école d’une structure familiale européenne fragilisée après son ouverture internationale — prise dans l’étau entre les promesses d’expansion asiatique et les difficultés financières d’une société historique trop petite pour absorber le choc de la transition. La faillite de celle-ci n’a cependant pas signé la disparition de la Maison : une nouvelle structure a repris le flambeau en 2026.
Henri Leysen aura donc assisté à la fin de la société historique qu’il avait longtemps incarnée, mais aussi aux prémices d’un nouveau chapitre pour le nom Leysen, avant de s’éteindre à 75 ans.