Manok Dedoncker
20 November 2025
L’Éventail – Avez-vous un rituel dans votre atelier ?
Chiaru Shiota – Il n’y a pas de rituel particulier, c’est simplement la continuité d’hier. Le ressenti que j’avais en créant mes oeuvres la veille diffère souvent de celui d’aujourd’hui. Je prends un moment pour observer si ce sentiment se maintient ou si tout semble complètement différent.
– Une matière qui vous rappelle votre enfance ?
– Je n’ai pas de sensations tactiles qui évoquent mon enfance. Mais un souvenir reste très présent : celui du silence d’un piano brûlé. La maison de mes voisins avait été incendiée pendant la nuit et je me souviens avoir contemplé, le matin avec mes parents, les restes de leur maison. Le piano calciné m’a profondément marquée, ce fut ma première rencontre avec la finitude des choses, et cela m’a bouleversée.
© SUNHI MANG
– Quels objets racontent une histoire intime ?
– Mon atelier est rempli de vieux passeports, albums photos, journaux intimes, diplômes, valises, vêtements ou chaussures usés, chacun portant sa propre mémoire. Ce lieu n’est pas vraiment mon espace personnel, il est dédié au travail. Mon rôle s’y exprime à travers mes expériences, mais je ne cherche pas à me mettre au centre. Mon atelier est celui de ma création, pas de ma vie privée.
– Une technique inexplorée ?
– Je viens de travailler avec des fils et des projections pour le décor scénique de Kinkaku-ji (ou temple du Pavillon d’or) à la Japan Society à New York, et cela m’a enthousiasmée. J’aimerais poursuivre dans cette direction et expérimenter avec des lasers. Il y a quelques années, j’étais attirée par des matériaux plus pérennes, comme le bronze ou le verre, mais, aujourd’hui, j’ai envie de travailler avec la lumière.
– Possédez-vous des objets voyageurs ?
– Pour créer mes oeuvres, je choisis généralement des objets à Berlin, directement, ou dans la ville où je réalise l’installation artistique. Je voyage beaucoup pour mon travail, mais ce n’est pas vraiment du voyage, c’est mon quotidien. Certains objets incluent des photos ou des cartes postales reçues lors de déplacements, mais comme mes oeuvres traitent de la mémoire, elles évoquent toutes les actions de la vie d’une personne, pas seulement ses voyages.
– Avez-vous inscrit une phrase à l’entrée de votre studio ?
– Je ne me sentirais pas à l’aise avec un message accroché à l’entrée. Les mots créent des attentes que je ne pourrais peut-être pas satisfaire. Je préfère agir plutôt que parler. D’ailleurs mon atelier est rarement ouvert aux visiteurs. C’est un lieu de travail.
– Quelle personne disparue aimeriez-vous inviter ?
– J’aimerais revoir Harald Szeemann (célèbre commissaire d’exposition suisse – ndlr) pour lui montrer mon travail. Notre dernière rencontre s’est passée à la Biennale de Séville en 2004, et j’aimerais lui présenter mes créations depuis cette date et échanger avec lui. Nous partagerions peut-être des spécialités suisses ou des sushis.
– Un dialogue artistique avec le MAO ?
– Dans la section japonaise du MAO, de nombreux bouddhas sont exposés. J’ai créé une oeuvre pour se tenir parmi eux, recréant la robe du bouddha et l’enveloppant de fils rouges. Les vêtements sont pour moi une seconde peau, et le fil rouge, comme un vaisseau sanguin, relie famille, nation, religion et monde humain. L’oeuvre enveloppe ainsi le vêtement du bouddha.
Photo de couverture : © SUNHI MANG
Exposition
Chiharu Shiota: The Soul Trembles
Dates
Du 22 octobre 2025 au 28 juin 2026
Adresse
Museo d’Arte Orientale
Via San Domenico, 11
10122 Turin | Italie
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