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Pour rester fidèle à lui-même, Château Lafleur quitte les appellations Pomerol et Bordeaux

BordeauxŒnologieRéchauffement climatiqueVin

Martin Boonen

29 August 2025

C’est un geste rarissime, presque sacrilège : à compter du millésime 2025, Château Lafleur ne revendiquera plus ni l’appellations Pomerol, ni Bordeaux. Une décision mûrement réfléchie, motivée par l’urgence climatique et l’inadéquation du système AOC aux exigences d’un terroir comme le sien. Une révolution, menée au nom de la tradition.

Tout commence il y a plus de 150 ans, quand Henri Greloud acquiert 4,5 hectares d’un seul tenant au cœur du plateau de Pomerol, issus de la division du domaine Le Gay. Cette terre, déjà promise à une expression viticole unique, devient Château Lafleur. S’y écrit alors une histoire rare : celle d’une continuité familiale ininterrompue, où chaque génération a repris le flambeau et entretenu, voir développé, la flamme.

Au début du XXe siècle, André Robin, gendre du fondateur, forge une philosophie qui fait aujourd’hui encore référence : “Qualité passe quantité“. Une maxime appliquée sans compromis par ses filles Thérèse et Marie, qui gouvernent discrètement le domaine pendant près de 40 ans, loin des feux médiatiques mais avec une exigence ininterrompue.

De familie Guinaudeau © Château Lafleur

Le renouveau moderne survient en 1985 avec Jacques et Sylvie Guinaudeau, qui assurent d’abord la gestion en fermage, avant de racheter l’intégralité du domaine en 2002. Leur fils Baptiste et son épouse Julie rejoignent l’aventure en 2003, ancrant la transmission dans un savant équilibre entre héritage et innovation.

Un terroir au service de l’identité, pas du rendement

Avec ses 4,58 hectares, Lafleur est l’une des plus petites propriétés de Pomerol, mais elle se situe parmi les plus prestigieuses au monde. Enclavé entre Petrus, Le Gay, Vieux Château Certan et Hosanna, le domaine repose sur une mosaïque de sols rarissime : graves argileuses, sables graveleux, graves sablo-argileuses. Cette diversité géologique exceptionnelle permet une approche fine du vignoble, adaptée à chaque micro-parcelle.

L’encépagement y est atypique : 50% merlot, 50% cabernet franc (variété localement nommée “Bouchet”) issue d’une sélection massale pré-phylloxérique dont la valeur génétique est inestimable. C’est cette architecture végétale qui confère au vin de Lafleur sa tension, sa longévité, et une finesse reconnue unanimement et consacré par l’un des anciens papes de Bordeaux : Robert Parker (dont la figure et l’héritage, même s’il fit beaucoup pour la réputation du vignoble bordelais, est désormais contestée).

DR

L’influent critique, référence mondiale en matière de notation, lui a attribué à plusieurs reprises la note parfaite de 100/100 : pour les millésimes 1947, 1945, 1950, 1982, 2000, 2005, 2015 et 2019. Le 1947 notamment, aujourd’hui coté à 3 355 euros la bouteille, est considéré par Parker comme surpassant Petrus et Cheval Blanc dans ce millésime historique. À travers cette constance qualitative, Lafleur s’est hissé dans le cercle restreint des crus mythiques, où l’origine géographique est indissociable d’un style, d’un goût et d’une exigence éthique. C’est précisément cette fidélité à l’expression du terroir qui justifie aujourd’hui son retrait du système AOC.

Un système d’appellation incapable de suivre le climat

Évoluer a un tel niveau pendant si longtemps, c’est inévitablement prendre le risque d’un jour chuter. Pour éviter cet écueil, il faut se battre pour maintenir l’esprit et le goût de sa production. Bref, tout est une question de constance, puisque le vin s’apprécie dans le temps, et, dans le cas d’un domaine comme Lafleur, l’unité de mesure se chiffre en dizaine d’année. En temps normal, avec les aléas climatiques d’une année à l’autre, la tâche est déjà ardue. Depuis quelques années, un phénomène mondiale vient encore s’ajouter à la difficulté : le réchauffement climatique et ses effets sur le vigne.  À Bordeaux, celui-ci a d’abord commencé (comme nous vous l’expliquions ici) par faire les affaires des vignerons. On se demandait moins si les raisins allaient arriver à maturité qu’à quel moment ils y seraient. Cette modification du climat a donc d’abord commencé par donner de grands millésimes dans la seconde partie des années 2010 (2015, 2016, 2018, 2019…).

DR/Shutterstock.com

Mais cet enthousiasme a rapidement été tempéré par quelques effets pervers. Certes les raisins arrivaient sans problème à la maturité phénolique (celle que recherche le vigneron, celle qui va dicter le goût du vin), mais la maturité alcoolique était de plus en plus précoce : menant à des vins qui commençaient à manquer de trame acide (celle qui donne l’impression de fraîcheur, de tension) et l’on vit les titre alcoométriques grimper en flèche. À ce titre, le millésime 2024 a été un avertissement brutal : 30,5°C en avril, puis gelées fin avril. En mai, des températures inférieures de 1,7°C à la moyenne, accompagnées de seulement neuf journées avec plus de trois heures d’ensoleillement. Et 2025 confirme la tendance : +1,5°C en hiver, -67 % de précipitations au printemps, 49,7°C sur les baies fin août. Les vendanges sont désormais avancées de 21 jours par rapport aux années 1980, bouleversant le cycle végétatif et la maturation des raisins.

À tous ces problèmes, il existe des solutions, notamment éprouvées dans des vignobles plus chauds encore qu’à Bordeaux (en Australie, en Californie, au Chili par exemple).Malheureusement, une partie de ces techniques sont rigoureusement interdites par les AOC. Même si celle-ci sont consciente du problème, elles ne parviennent pas à faire évoluer leur cahier des charges aussi vite que le changement climatique. Et cette lenteur menace directement la signature stylistique et organoleptique de tout un vignoble.

Préserver l’essence, en contournant la forme

En quittant les AOC, Lafleur revendique une forme de liberté patrimoniale : celle d’adapter sans trahir. La famille Guinaudeau entend maintenir une vinification de haute précision, mais avec des leviers techniques affranchis des carcans réglementaires.  L’irrigation scientifique, par exemple, préservera la fraîcheur aromatique, les ombrages, quant à eux, réduiront le stress hydrique. Chaque geste vise à conserver l’âme du vin, même dans un climat devenu hostile.

DR/Shutterstock.com

Cette décision, c’est le refus de sacrifier l’identité de Lafleur sur l’autel d’un cadre réglementaire figé. Quitter les appellations, c’est, pour Lafleur, faire le choix du goût plutôt que de la marque.

Ce retrait créera un précédent ? D’autres grands crus, en Bourgogne, Champagne ou Rhône, affrontent les mêmes défis climatiques. La question n’est donc plus de savoir si le système AOC doit évoluer, mais à quelle vitesse il en sera capable. Car au fond, Lafleur ne quitte pas Pomerol : il en incarne peut-être l’avenir. Celui d’un vignoble qui accepte de changer ses méthodes pour ne pas changer son essence.

Photo de couverture : © DR/Chateau Lafleur

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