François Didisheim
29 September 2026
Wall Street a tremblé. Non parce que la Chine aurait soudain inventé une intelligence artificielle supérieure à toutes les autres, mais parce que Kimi K3, développé par le laboratoire chinois Moonshot AI, est venu bousculer le modèle économique des géants américains. Jusqu’ici, OpenAI, Anthropic et leurs concurrents pouvaient faire payer l’accès à des IA parmi les plus performantes au monde, tout en gardant leur technologie secrète. Mais que se passerait-il si la Chine proposait des modèles presque aussi puissants, beaucoup moins chers, et que chacun pourrait installer sur ses propres machines ?
Laurent Alexandre s’est imposé comme l’une des figures majeures du débat sur l’impact de l’intelligence artificielle dans nos sociétés © DR
Pour comprendre l’enjeu, Laurent Alexandre — diplômé en médecine, d’HEC et de l’ENA, conférencier reconnu sur les questions de transhumanisme et d’intelligence artificielle — livre quelques clés dans un entretien accordé à Amid Faljaoui, publié dans Lobby et Trends. Une IA n’est pas un programme écrit ligne par ligne. Durant son entraînement, elle ajuste des milliards de valeurs numériques qui déterminent la manière dont elle traite et relie l’information : les fameux « poids ». Chez OpenAI ou Anthropic, ces poids restent secrets. On utilise GPT ou Claude à distance, et l’on paie pour y accéder. La Chine, elle, pousse une autre logique. Kimi K3, DeepSeek ou Qwen appartiennent à un écosystème de modèles à « poids ouverts » : ils peuvent être téléchargés, installés sur ses propres machines et adaptés à des besoins spécifiques.
Chez OpenAI (ChatGPT), les “ Poids ” restent enfermés dans les serveurs de l’éditeur : on s’en sert à distance, on paie à la requête, on ne voit jamais l’intérieur et le fournisseur peut augmenter ses prix quand il veut © DR
L’écart de performances entre les modèles américains et leurs concurrents chinois se resserre. Parler de « meilleure IA » devient d’ailleurs presque trompeur : certains modèles excellent en cybersécurité, d’autres en code, en sciences ou dans les tâches dites agentiques. Kimi K3 peut talonner, voire dépasser certains concurrents américains sur des tâches précises, sans pour autant les dominer partout. D’où l’inquiétude des marchés : si une intelligence presque aussi performante devient ouverte et beaucoup moins chère, que vaut demain la rente des laboratoires qui facturent son utilisation ? La valeur pourrait alors se déplacer vers les puces, le cloud, l’énergie — mais aussi vers les données propres à chaque entreprise, ces informations uniques qui, bien exploitées, pourraient devenir plus précieuses que l’IA elle-même.
Laurent Alexandre résume le paradoxe d’une formule : « Le capitalisme californien privatise l’intelligence, le communisme chinois en distribue les poids. »
Les Chinois, à l’instar du géant Baidu, publient leurs “ Poids ” : chacun les télécharge, les installe sur ses propres machines, les modifie et ne paie plus personne. C’est le modèle dit “ouvert” © DR
Et l’Europe ? Elle pourrait tracer une troisième voie. Non pas fabriquer coûte que coûte une IA européenne moins performante au nom de la souveraineté, mais éviter de devenir captive d’un seul fournisseur. Utiliser une technologie américaine lorsqu’elle est la plus efficace, installer une solution ouverte pour protéger certaines données sensibles, soutenir ses propres champions et, surtout, conserver la possibilité de changer rapidement de technologie. Car la souveraineté numérique ne consiste peut-être plus à tout fabriquer soi-même. Elle consiste aussi à rester libre de ses choix.
Pour les entreprises, ces arbitrages sont désormais suffisamment stratégiques pour remonter jusqu’au Comex. Coûts, protection des données, compétitivité, choix technologiques : l’IA n’est décidément plus seulement une affaire d’informaticiens.
Sur le même sujet, découvrez le dernier podcast de François Didisheim, CEO de High Level Communication & L’Eventail, sur BXFM Radio :
Article inspiré par la newsletter de Lobby du 25 septembre écrite par Françoise Wallyn et François Didisheim, fondateur de Lobby. Retrouvez la revue des cercles du pouvoir, ici
Photo de couverture générée par l’intelligence artificielle