Rédaction
24 September 2026
À 75 ans, Michel Delvosalle reste inclassable. Son agence intervient en Belgique, en France, en Angleterre et jusqu’en Asie sur des propriétés privées d’exception ; ses sculptures en bois brûlé, granit taillé et métaux oxydés sont exposées dans des galeries, des jardins et, depuis peu, dans l’espace public bruxellois. Deux métiers en apparence. Une seule recherche, qu’il formule lui-même avec une économie parfaite : exprimer le vivant à travers des matières qui paraissent d’abord inertes.
Delvosalle a terminé ses études de paysagiste au début des années 1970. Il consacre ses quinze premières années au terrain : entrepreneur de jardins, il apprend la résistance du sol, la logique des plantations, la physique des chantiers. Un arbre de plus de trois tonnes hissé à la grue au-dessus d’une maison bruxelloise : voilà le genre de contrainte qui forge un regard plastique autant qu’une compétence technique.
© MD
Ce passage par l’exécution explique peut-être pourquoi ses jardins ne ressemblent pas à des catalogues végétaux. Michel Delvosalle compose des volumes : haies souples ou ondulantes, plans d’eau qui réfléchissent le ciel, avant-plans calculés, points de fuite qui repoussent les limites d’un terrain parfois exigu. Dans un jardin bruxellois en arc de cercle, une cascade et un étang structurent un dénivelé de huit mètres ; quatre haies en escalier et des érables du Japon conduisent l’œil vers le sommet. La description pourrait s’appliquer à une installation sculpturale.
Il refuse le jardin sans organisation, « sans fil conducteur et sans poésie », mais refuse tout autant la structure rigide qui étoufferait la spontanéité du lieu. Son idéal se situe dans la négociation entre ces deux exigences : assez d’architecture pour rendre l’espace lisible, assez de liberté pour que la nature conserve son mouvement. C’est précisément la tension qu’on retrouve dans ses sculptures.
Bois brûlé, granit, métaux oxydés, émaux colorés, polyester pigmenté, miroir : le corpus sculptural de Delvosalle repose sur des matériaux qui transforment le temps en œuvre. Le feu noircit et révèle les fibres ; l’oxydation laisse la corrosion travailler en surface ; la pluie, le soleil et la végétation continuent de modifier l’objet après que le sculpteur a posé ses outils. Ses pièces ne se figent pas — elles vieillissent, exactement comme un jardin.
© Violaine le Hardÿ
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Les titres qu’il leur donne dessinent une humanité silencieuse : Le Moine, Le Philosophe, L’Astronome, Gardienne, Étreinte, Reine de cœur. Ce sont moins des portraits naturalistes que des présences, sentinelles verticales, figures tutélaires capables d’habiter un espace sans le dominer. Plusieurs pièces reposent sur des socles en miroir qui soustraient visuellement la masse et projettent l’environnement dans l’œuvre elle-même. Le jardin entre dans la sculpture ; la sculpture s’efface devant le jardin.
Michel Delvosalle l’exprime avec clarté : il cherche dans le granit, le bois et le métal la « transparence et la légèreté » qu’il observe dans le végétal. Il ne contraint pas la pierre à imiter une plante ; il tente d’y retrouver la même circulation lumineuse, la même vitalité. Cette phrase est peut-être la clé de toute son œuvre.
Le projet le plus révélateur de cette pensée reste celui qu’il conçut en 1995 pour le canal de Bruxelles, commandé par Tractebel. Il imaginait alors relier Anderlecht, Molenbeek, Tour & Taxis et Laeken par une succession d’espaces aquatiques, résidentiels et végétaux : île aux oiseaux, jardins thématiques, roselière, guinguettes, nouveaux ponts, bassins, transport par vaporetti. Une sculpture urbaine totale, à l’échelle d’une capitale.
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Ce projet ne fut pas réalisé dans son ensemble, mais Michel Delvosalle observe, non sans satisfaction, que plusieurs des idées qu’il contenait (requalification des berges, logements au bord de l’eau, valorisation de Tour & Taxis) ont ensuite émergé séparément dans d’autres initiatives. Il se garde d’en revendiquer la paternité directe ; il parle d’une « vision prospective ». La formule lui ressemble : ambitieuse dans l’intuition, précise dans l’exécution.
Rue de Crayer, le 15 septembre, Michel Delvosalle investissait le lieu sous deux formes distinctes. À l’extérieur, en exposition exclusive, ses sculptures monumentales s’imposaient dans l’espace public comme autant de présences minérales et végétales mêlées — une scénographie de plein air pensée à grande échelle. À l’intérieur, il exposait aux côtés d’autres artistes : Diana Barrault, John de Radiguès et Jean-Marie Poiré, alias Jim Jazz — un accrochage plus intimiste, où le travail se lisait différemment, à hauteur d’œil et hors de toute démesure, dans une double scénographie, extérieure et intérieure, pensée comme un parcours de regard.