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Corinne Le Brun

27 March 2024

Guy-Bernard Cadière

Dans un livre bouleversant, ils racontent leurs interventions médicales à l’hôpital de Panzi, à Bukavu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Un travail acharné, mené sans relâche, couronné de réussites inespérées. Violées, mutilées, réduites à néant, quelque milliers de femmes sont “réparées” par les deux médecins et leurs équipes, prêts à tout pour sauver des vies. Une tâche immense quand on sait que la guerre terrorise la population locale depuis près de trente ans. Les premières victimes sont les femmes, broyées par cette arme de destruction massive que sont les viols, les mutilations sexuelles et les tortures qu’elles subissent. Rencontre avec Guy-Bernard Cadière.

Réparer les femmes, par Mukwege & Cadière

L’Éventail – Comment avez-vous rencontré le Dr Mukwege ? Et à quel moment avez-vous rejoint l’hôpital de Panzi ?
Guy-Bernard Cadière –
En 2011, Denis Mukwege venait chercher le prix Roi Baudouin de la Fondation Roi Baudouin. Nous nous sommes rencontrés à Bruxelles. Ce fut un coup de foudre immédiat. Et trois mois après, je rejoignais Denis Mukwege.

– Comment s’est déroulée votre première intervention à l’hôpital de Panzi ?
– J’étais connu pour la laparoscopie. Cette intervention chirurgicale permet d’éviter les grandes ouvertures quand on opère : grâce à des petites incisions dans lesquelles on passe de fins tubes appelés “trocarts”, on introduit une mini-caméra et des instruments de chirurgie dans le corps du patient. La première fistule opérée de cette façon, je l’ai faite à Panzi. Le Dr Mukwege avait déjà opéré 40 000 fistules. Une expérience de folie ! Nous travaillons à quatre mains, en parfaite complémentarité. La plupart des victimes sont atteintes d’une déchirure du pelvis causée par l’insertion d’un couteau, d’un bâton ou par une balle tirée à travers l’anus. La première victime que nous avons opérée ensemble, Denis et moi, fut le pire des cas : une jeune femme de vingt-quatre ans souffrait de la destruction totale de la paroi entre le vagin et le rectum. Il nous a fallu plus de six heures de travail pour trouver une solution, en trouvant du tissu sain, ailleurs. Après la cicatrisation, notre patiente avait récupéré son corps normal.

– Comment résistez-vous à l’horreur rencontrée sur place ?
– On me pose souvent la question. On pourrait me prendre pour un fou d’aller dans une région aussi horrible, oubliée du monde. En fait, je n’ai pas à choisir. C’est une évidence professionnelle et humaine. La gratitude qu’on reçoit est immense. Quand je vais là-bas, les gens me donnent beaucoup plus que je ne donne, évidemment. L’amour est au centre de tout. Peut-être faut-il être confronté à une telle horreur pour en revenir à ce simple constat.

Guy-Bernard Cadière et une patiente

Guy-Bernard Cadière et une patiente © duomed.com

– Combien de missions remplissez-vous ?
– En dix ans, j’ai réalisé trente missions. Je vais à l’hôpital de Panzi quatre fois par an. J’ai dû en annuler quelques-unes, parce que les conditions de sécurité n’étaient pas suffisantes. À chaque fois, je reste sur place une semaine.

– Vous sentez-vous en danger ?
– Je ne pense pas être connu dans le village. Mais étant quand même associé à Denis Mukwege, à certains moments un officier m’accompagne ou me dissuade de me rendre au bloc opératoire. Un chauffeur, toujours le même, me conduit, avec l’équipe. Le docteur Mukwege est plus menacé. Il a dû changer de maison. L’hôpital est entouré de barbelés et protégé par l’armée. Je suis mieux protégé que les gens du village. Je ne suis pas un héros. Ce qui est héroïque, c’est que mon instrumentiste locale, elle, parcourt 5 kilomètres à pied pour arriver à l’hôpital, sans aucune protection.

– Pourquoi les groupes armés qui s’affrontent dans cette région du monde s’attaquent-ils aux femmes ?
– La région, particulièrement riche en ressources minières et naturelles, est l’objet de toutes les convoitises. Depuis toujours, le corps de la femme est un champ de bataille, en temps de guerre. Une centaine de bandes armées arrivent dans un village. Ils ne tuent pas la femme, ils vont faire pire : ils vont la violer, la torturer. Bien souvent, les agresseurs abusent des femmes publiquement, devant la communauté, les maris et les enfants, leur infligeant tortures et mutilations. Il ne s’agit pas de viols habituels ou de violences sexuelles pulsionnelles, mais d’une stratégie de guerre pour détruire complètement une société. Le viol est une arme de guerre utilisée à grande échelle.

– En décembre dernier, le Dr Denis Mukwege s’était présenté à l’élection présidentielle en RDC. Comment avez-vous réagi ?
– Je l’ai félicité. Et pourtant, sur le plan rationnel, c’est impossible de gagner des élections dans un système de corruption. Quand Denis s’est présenté, on l’a empêché de bouger, il n’avait pas un jet privé pour faire le tour des régions. Mais il a été respecté par tous ses concurrents. Je pense que, de toute manière, le peuple congolais n’a pas d’éducation politique. Voter pour quelqu’un comme le Dr Mukwege est quasiment impossible, parce que la population ne connaît que la corruption. À l’exception de Patrice Lumumba, les Congolais n’ont jamais choisi eux-mêmes leurs dirigeants.

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Informations supplémentaires

Livre

Réparer les femmes, par Mukwege & Cadière, Éd. Mardaga, coll. Histoire/actualités, décembre 2023, 176 p.

Film

La fiction Celui qui soigne – Muganga, de Marie-Hélène Roux, s’inspire librement des missions de Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière. Vincent Macaigne incarne Guy-Bernard Cadière, Isaach de Bankolé interprète Denis Mukwege. Prochainement sur les écrans.

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