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Corinne Le Brun

29 December 2021

© DR

Eventail.be - Vous confiez la narration à la jeune fille. Pourquoi ?
Claire Castilllon - Ce qui m'intéressait c'était le regard d'une enfant qui voit qu'on est en train de lui voler sa mère. Elle se sent complice puisqu'elle l'aime bien l'homme qui entre dans leur vie. Elle est partagée entre l'espèce d'affection qu'elle a pour lui et, quand même, parfois, elle le trouve étrange. Je pense que raconter cette histoire d'emprise par les yeux d'une enfant évitait l'écueil de raconter une énième histoire d'amour raté entre un homme et une femme. Là, c'est un regard lucide, clairvoyant qui a son âge et qui, donc, ne connaît pas tout aux choses de l'amour. La fillette observe et ressent. Je pense que c'est un livre très physique sur le ressenti des choses, plus qu'intellectuel. Une enfant qui est là dans une pièce et qui voit sa mère happée par un homme capte l'attention parce qu'elle porte tout dans sa petite voix pourtant intense et forte parce qu'elle sait, en fait. Elle sent mieux que sa mère. Sa mère sait, sa fille sent. Cela ne marche pas toujours le savoir. Parfois, dans cette histoire-là en tout cas, celle qui ressent, est capable, comme un animal de fuir une situation. Celle qui se demande si...reste.

- La fillette se pose quand même des questions
- Ses questions sont des exclamations. Elle ne se demande pas profondément. Elle constate et se demande si un homme qui aime est comme ça ? Une femme qui aime est-elle obligée de se ratatiner ? Est-ce que c'est de l'amour ? Elle s'adresse aux lecteurs. Elle nous met sur la voie mais on n'a pas besoin. On a bien vu que l'homme était terriblement venimeux. Parfois, elle en veut à sa mère de gâcher, elle sait que la mère a vu quelque chose qu'il ne fallait pas. Souvent quand sa mère voit, elle se permet de ne pas voir. C'est une balance.

- Comment entrer dans la tête d'un personnage qu'on pourrait qualifier de pervers narcissique ?
- Je suis incapable d'établir un diagnostic et ce n'est pas l'aspect psychologique qui m'intéresse. Mais plutôt comment entrer dans le personnage. J'ai vécu avec ce trio pendant très longtemps. Je n'entre pas dans le personnage. En fait, c'est lui qui entre en moi. Je suis obligée de vivre avec lui. Un peu comme un traducteur qui reçoit une œuvre.

- Des trois personnages, nous ne connaitrons jamais les noms
- Assez souvent dans mes livres, je nomme très peu les personnages, sauf dans les nouvelles. Et je pense que ça ne s'impose pas et qu'il y a aussi quelque chose d'universel dans cette petite fille, cette mère et cet homme.

- Même si l'angoisse est présente, la fillette semble ne pas avoir peur...
- Je pense qu'elle a un réservoir de joie. Elle est capable de gérer le quotidien, d'aménager ce qu'il y a autour d'elle et de se dire « tiens c'est trop noir donc je ne vais pas regarder par là » lorsque sa maman a son visage tordu. Elle est capable de reconstituer le puzzle admirable d'une vie au quotidien avec un masque, une gomme. Pour moi, elle est totalement brisée mais c'est tout enrobé de papier alu multicolore.

- Comment expliquez-vous que la mère subit, voire accepte cette violence ?
- Elle a besoin d'être aimée. Elle a cru être aimée comme elle l'a été plus jeune. Elle reste bloquée sur ça. Je pense qu'on a toujours besoin d'aimer et d'être aimée. Elle semble assez stable, on a juste la vision qu'elle est à la besogne. Il fallait peut-être quelqu'un qui puisse lui faire croire qu'elle a droit à autre chose. Parfois elle insulte l'homme, mais c'est comme une épidémie, comme une vague, elle va et revient.

- La petite voit deux êtres dans l'homme, un gentil et un méchant...
- Elle le voit avec ses yeux d'enfants. Ce serait sans doute de la bipolarité. A un moment, elle le voit comme çà et, à un autre, comme çà... elle a vu dès le début le fantôme à l'intérieur, en fait. Elle voit avec ce qu'elle ressent. Il peut l'embobiner avec des mots, des petits cadeaux mais elle ressent quand même la maladie mentale.

- Que cherche-t-il ?
- Une peau. C'est un être qui a besoin de parois, il ne peut pas se contenir. Quand on a des parois et qu'on est en colère, on parvient à se contenir. En utilisant les parois d'un autre, on réussit à se canaliser, à tenir debout. À avoir une existence.

- Le livre aurait pu s'intituler "Son emprise"...
- Emprise est un mot psychologique. "Son empire", c'est vraiment ce qu'il construit chez elles. C'est un peu ironique. L'empire, c'est le petit appartement et l'espèce de royaume sur lequel l'homme règne et répand sa toute puissance. Un pauvre roi, une reine et un enfant.

- Vous vous emparez depuis vingt ans de réalités douloureuses, angoissantes. Pourquoi cet attrait pour la noirceur ?
- Écrire c'est vraiment, c'est fendre l'armure, c'est tomber dans la crevasse, c'est aller au cœur de ces choses-là. Si je veux rêver, je dors. Si je suis réveillée, je veux essayer de comprendre, réfléchir, sentir, ressentir des choses qu'on a tendance à mettre sous le tapis. Ce qui m'intéresse en tant que lecteur c'est de prendre un livre et de ne pas le lâcher. Si on vous dorlote, à la ligne 3, j'arrête. J'aime qu'on me capte. J'aime certains romans de fin du monde parce qu'ils m'embarquent. S'il y a trop de dialogues, d'action, je ne suis pas prise par la langue, par un cerveau, par une tête, un esprit. Ce sont ces états-là qui me transportent.


Son empire
de Claire Castillon
Collection Blanche
Gallimard
www.gallimard.fr/son-empire
 

1 : "River" de Claire Castillon, Gallimard Jeunesse, à partir de 13 ans.

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