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Nouveau chapitre pour le Nederlands Fotomuseum

Nederlands FotomuseumPhotographieRotterdam

Camille Misson de Saint-Gilles

17 April 2026

®Studiohanswilschut

Rencontre avec Zippora Elders, nouvelle directrice du Nederlands Fotomuseum, qui ouvre un chapitre décisif pour l’institution. Entre mémoire matérielle et flux incessant d’images, elle repense le rôle du musée à l’heure des grandes mutations visuelles, où regarder devient un acte à la fois critique et sensible.

© Iwan Baan

Installé dans l’ancien port de Katendrecht, le Nederlands Fotomuseum s’impose comme une référence internationale. Rouvert en février dans le spectaculaire Santos Building, ancien entrepôt de café réhabilité, il change d’échelle et d’ambition. Le bâtiment mêle architecture industrielle et intervention contemporaine, autour d’un atrium lumineux qui structure les espaces. Derrière sa façade historique, surmontée d’une couronne dorée se déploie désormais un édifice à plusieurs niveaux dont sept dédiés au médium. Avec plus de 6,5 millions d’images, le musée affirme son rôle majeur dans la conservation du patrimoine photographique. Il dévoile aussi ses coulisses, rendant visibles les métiers de la restauration, de l’archive et de la recherche. Plutôt que l’exhaustivité, il privilégie une approche curatoriale donnant sens et contexte aux images. Entre histoire et création contemporaine, le parcours tisse un dialogue fluide entre archives, œuvres et regards actuels. Rencontre avec sa nouvelle directrice Zippora Elders, curatrice internationale et historienne de l’art, passée par des institutions majeures comme le Van Abbemuseum, le Gropius Bau à Berlin et le Foam à Amsterdam.

© Coco Olakunle

© Coco Olakunle

L’Eventail – Le musée a ouvert un nouveau chapitre avec son déménagement au Pakhuis Santos. En quoi ce nouveau lieu redéfinit-il votre vision et le rôle du Nederlands Fotomuseum aujourd’hui ?
Zippora Elders –
Le déménagement dans l’entrepôt Santos marque un changement fondamental dans la manière dont nous nous positionnons en tant que musée. Il nous permet de passer d’un lieu principalement dédié à la présentation à un centre international de photographie pleinement intégré, où collection, recherche, conservation et engagement du public sont réunis et rendus visibles. L’ampleur et l’ouverture du bâtiment nous permettent de partager non seulement les ”images finales”, mais aussi les processus qui les sous-tendent. En ouvrant nos réserves et nos ateliers de conservation, nous montrons que la photographie ne se résume pas à des images circulant sans fin dans la sphère numérique ou au seul récit visuel, mais qu’elle concerne aussi des objets physiques fragiles qui exigent soin, expertise et engagement sur le long terme. En ce sens, ce nouveau lieu redéfinit notre rôle : nous ne faisons pas que préserver une collection nationale, nous participons activement à la manière dont la photographie est comprise — comme patrimoine matériel, comme pratique culturelle, comme technologie, discours et théorie, et comme regard critique sur la société.

– Avec une collection de plus de 6,5 millions d’images, la question de la visibilité se pose inévitablement. Comment rendre un tel fonds accessible sans en diluer la richesse ?
– La mission du musée n’est pas de tout montrer, mais de créer des points d’entrée pertinents dans la photographie et dans la collection, tout en en révélant l’ampleur et la richesse. Nous y parvenons en travaillant à différents niveaux : expositions curatoriales, présentations thématiques, accès numériques et matériels. Au sein du musée, nous opérons des sélections attentives qui mettent en lumière à la fois des œuvres emblématiques et des images moins montrées, favorisant la profondeur plutôt que la surcharge. Parallèlement, la visibilité transparente de nos réserves et de nos processus de conservation permet aux visiteurs de prendre conscience de l’ampleur et de la diversité de ce qui se trouve au-delà des espaces d’exposition. La numérisation joue un rôle crucial. Elle nous permet d’ouvrir une grande partie de la collection aux chercheurs et au public, tout en préservant le soin apporté aux objets physiques. En fin de compte, l’accessibilité ne relève pas seulement de la quantité, mais du contexte — offrir des récits qui aident les visiteurs à naviguer et à interpréter les archives.

© Iwan Baan

© Iwan Baan

– Quel rôle envisagez-vous pour les jeunes talents photographiques néerlandais ? Le musée doit-il être une plateforme, un laboratoire, une résidence ?
– Rassembler et offrir une plateforme aux photographes émergents est essentiel si les musées veulent maintenir la photographie comme un champ vivant et en constante évolution. Nous concevons le musée comme un espace où de nouvelles voix peuvent être présentées à un large public, mais aussi comme un lieu où l’expérimentation est reconnue et encouragée. La photographie aujourd’hui croise plusieurs disciplines — installation, performance, médias numériques, image en mouvement — et nous souhaitons offrir un espace à ces formes d’hybridation. Dans le même temps, nous nous intéressons au développement de formats permettant un engagement sur le long terme. Ceux-ci créent les conditions pour que les artistes interagissent avec la collection et avec des questions sociétales plus larges, plutôt que de simplement produire des œuvres destinées à être exposées.

– Selon vous, quelles sont les grandes mutations qui façonnent aujourd’hui la photographie contemporaine, tant sur le plan esthétique que dans ses usages ?
– L’un des changements les plus significatifs est la manière dont la photographie est devenue à la fois omniprésente et fluide. Les images ne sont plus fixes ; elles circulent entre les plateformes, sont constamment recontextualisées, copiées et existent souvent en plusieurs versions simultanément. Bien que la photographie n’ait jamais été totalement objective, avec l’IA et les deepfakes, la notion de véracité a été encore plus profondément bouleversée. En parallèle, on observe un regain d’intérêt pour les origines, la technologie et la matérialité – procédés analogiques, techniques d’impression alternatives et présence physique de l’image. En termes d’usage, la photographie joue un rôle de plus en plus complexe : outil d’expression personnelle, mais aussi d’activisme, de documentation et de données (juridiques). Cette multiplicité rend plus urgent que jamais de s’interroger non seulement sur ce que montrent les images, mais sur leur fonctionnement dans la société et leur processus de création.

© Iwan Baan

© Iwan Baan

– À une époque saturée d’images, comment un musée peut-il encore nous apprendre à regarder ? Quelle est sa responsabilité dans la formation d’un regard critique et nuancé ?
– Je ne vois pas les musées comme des enseignants, mais plutôt comme des canaux et des éditeurs transparents : nous cherchons à donner un aperçu de la manière dont le monde fonctionne, de ce qui est visible ou non, et pourquoi. Dans un monde où les images sont consommées à grande vitesse, le musée offre un espace pour ralentir, voir, relier et ressentir en profondeur. Nous créons des environnements dans lesquels les visiteurs peuvent regarder plus attentivement, passer du temps avec une œuvre et prendre conscience de ses différentes strates – composition, contexte, significations multiples. Notre responsabilité est de fournir des outils pour un engagement critique. Cela signifie non seulement présenter les images, mais aussi les “cadrer” au sens figuré : expliquer comment elles ont été produites, pourquoi elles l’ont été, et comment elles ont été utilisées ou interprétées au fil du temps. Il est également essentiel de rappeler que les images ne sont jamais neutres. En abordant les questions d’auteur, de pouvoir et de point de vue, nous encourageons un regard plus nuancé – attentif, informé et conscient des implications plus larges.

– La photographie a toujours impliqué des formes de manipulation — recadrage, retouche, mise en scène — mais l’intelligence artificielle introduit un nouveau paradigme. Comment l’intelligence artificielle (IA) transforme-t-elle notre compréhension de la vérité photographique, et comment les musées doivent-ils répondre à ce changement ?
– L’intelligence artificielle remet en question l’une des hypothèses fondamentales de la photographie : son lien supposé avec la réalité. Si la manipulation a toujours fait partie du médium, l’IA permet aujourd’hui de créer des images sans lien direct avec un moment réel. Plus que jamais, la question n’est plus seulement de savoir si une image est ”vraie”, mais comment elle est construite, par qui et dans quel but. Les musées ont ici un rôle essentiel : rendre ces processus visibles, sensibiliser le public à la complexité de la fabrication des images et inscrire les images générées par l’IA dans une histoire plus large de la manipulation et de la théorie photographiques.

Zuid-Molukkers, Tiel, 1970 © Ed van der Elsken

Zuid-Molukkers, Tiel, 1970 © Ed van der Elsken

– Sur un plan plus personnel, y a-t-il une image de la collection qui vous touche particulièrement ?
Zuid-Molukkers, Tiel, 1970, réalisée par Ed van der Elsken (1925-1990) , est une image emblématique qui me tient beaucoup à cœur. Elle a été récemment redécouverte dans les archives de diapositives couleur du photographe. Van der Elsken est connu pour sa manière intime de photographier les gens. Cette série documente un quartier moluquois aux Pays-Bas, à Tiel, non loin d’Utrecht. Après l’indépendance de l’Indonésie, des familles moluquoises ayant travaillé pour l’armée néerlandaise ont été contraintes de venir aux Pays-Bas, avec la promesse d’un retour dans leur région d’origine — promesse qui n’a jamais été tenue. Beaucoup ont été placées dans des camps, entraînant de nouveaux traumatismes et peu de perspectives pour les jeunes. Cette trahison a conduit à des violences dans les années 1970, impliquant même l’armée néerlandaise. Il s’agit d’une histoire diasporique encore peu connue du grand public.

– Existe-t-il des images qui ne peuvent — ou ne devraient — pas être montrées ? À l’ère de la surexposition visuelle, le musée croit-il encore que tout peut être montré ? 
– Tout ne peut (ni ne doit !)être montré sans réflexion. Nous ne croyons pas en une visibilité illimitée comme valeur en soi. Chaque image s’inscrit dans un contexte de production, de circulation et de réception, ainsi que dans des rapports de pouvoir, et certaines exigent une attention particulière en raison de leur sensibilité ou de leur impact. Au sens propre comme au sens figuré, les images doivent être encadrées de manière responsable. Les questions de dignité, de consentement, de représentation et de pouvoir sont essentielles, notamment pour les images liées à la violence, au colonialisme ou à la vulnérabilité. Notre rôle est donc aussi de garantir les conditions d’une rencontre éclairée et critique avec les images. Dans une époque de saturation sensorielle, le musée devient un lieu où la visibilité ralentit et exige de l’attention. Plutôt que de tout montrer, nous cherchons à montrer de manière responsable, en veillant à ce que les images restent liées à leur contexte et en invitant le public à une lecture réfléchie plutôt qu’à une consommation immédiate. La collaboration avec le monde académique, les chercheurs et les experts muséologiques est essentielle dans ce processus.

En couverture : © Studiohanswilschut

Découvrez notre Escapade photogénique à Rotterdam, prochainement dans notre numéro de Mai 2026.

Bientôt sous le marteau : avril 2026

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Informations supplémentaires

Adresse

Nederlands Fotomuseum
Brede Hilledijk 95
3072 KD Rotterdam
Nederland

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