Rédaction
15 October 2026
La rencontre portait un intitulé sans détour : Stand Speak Rise Up ! ou pour en finir avec le viol comme arme de guerre. La soirée, programmée de 20 h à 21 h 30 dans la salle Henry Le Bœuf, s’inscrivait dans la 96e saison des Grandes Conférences Catholiques (GCC), tribune fondée en 1931 et placée sous le haut patronage de Mgr Luc Terlinden, archevêque de Malines-Bruxelles. Deux semaines plus tôt, l’historien Vincent Dujardin l’avait ouverte avec une conférence consacrée au roi Baudouin.
Les deux intervenantes, invitées par l’ASBL que préside l’avocat bruxellois Emmanuel Cornu, devaient revenir sur l’origine de leur engagement commun, sur la réalité des violences sexuelles en temps de guerre et sur les actions que l’association mène auprès des survivantes et de leurs enfants. Le lendemain, Stand Speak Rise Up! publiait sur ses réseaux sociaux un retour en images de la soirée bruxelloise.
© Stand Speak Rise Up!/Marion Dessard
Le sujet répond à la ligne que revendiquent les GCC, celle d’une tribune ouverte aux grands courants de pensée et aux évolutions politiques, sociales ou religieuses, attachée à la liberté de pensée et au respect des opinions plutôt qu’à la prédication. La saison en cours aborde aussi la défense, les chrétiens d’Orient, le handicap, le dialogue interreligieux et l’architecture paysagère. Toutes les conférences se tiennent à 20 h dans la salle Henry Le Bœuf, et un abonnement en streaming permet de les suivre à distance.
Maria Teresa de Luxembourg conserve le titre de grande-duchesse depuis l’abdication de son époux Henri, le 3 octobre 2025, en faveur de leur fils Guillaume. Au Luxembourg, les parents du souverain régnant gardent en pratique leurs titres après une abdication, à titre protocolaire et sans rôle institutionnel. Elle n’occupe donc plus la fonction d’épouse du chef de l’État et poursuit des engagements qu’elle avait construits bien avant la fin du règne. À la tribune des GCC, elle rejoignait une lignée de plusieurs centaines d’orateurs venus de nombreux pays, parmi lesquels Ursula von der Leyen, Pascal Lamy, Staffan de Mistura, David Van Reybrouck ou Emmanuel Faber, dont les conférences restent accessibles en replay.
© Stand Speak Rise Up!/Marion Dessard
Maria Teresa Mestre voit le jour le 22 mars 1956 à La Havane. Sa famille quitte Cuba au moment de la révolution, séjourne à New York puis s’établit à Genève. Elle obtient en 1980 un diplôme en sciences politiques et épouse le prince Henri de Luxembourg le 14 février 1981. Elle est ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco depuis 1997, pour l’éducation des filles, l’égalité de genre, les droits des femmes et la microfinance. Elle est aussi Eminent Advocate for Children de l’Unicef depuis 2007.
Son engagement contre les violences sexuelles en conflit s’affirme à partir de 2014. En 2016, elle rencontre le docteur Denis Mukwege. De cette rencontre naît le Forum international Stand Speak Rise Up!, organisé au Luxembourg les 26 et 27 mars 2019 avec la Fondation Dr Denis Mukwege et We are NOT Weapons of War. Plus de cinquante survivantes y côtoient des experts et des responsables internationaux, ainsi que trois prix Nobel de la paix : Denis Mukwege, Nadia Murad et Muhammad Yunus. L’association Stand Speak Rise Up! voit le jour la même année pour prolonger le forum par du plaidoyer et des projets concrets. Maria Teresa la préside ; Stéphane Bern, cofondateur, en est le secrétaire général.
Pour Chékéba Hachemi, la soirée avait valeur de retour. L’écrivaine et militante franco-afghane, née à Kaboul en 1974, a fui l’Afghanistan à onze ans avant d’arriver en France. En 1996, elle fonde Afghanistan Libre, qui œuvre pour l’éducation, la santé, la formation et l’autonomie des femmes et des filles afghanes. Elle devient ensuite la première femme diplomate du gouvernement afghan de transition. En 2002, elle est nommée première secrétaire de l’ambassade d’Afghanistan auprès de l’Union européenne, à Bruxelles. Suivent les fonctions de conseillère du vice-président afghan et de ministre-conseillère à Paris, qu’elle quitte en dénonçant la corruption.
On lui doit L’Insolente de Kaboul, ainsi que des contributions à plusieurs ouvrages consacrés aux femmes afghanes et à l’entourage du commandant Massoud. En 2019, Maria Teresa la choisit comme conseillère stratégique sur les violences faites aux femmes. Chékéba Hachemi est cofondatrice et trésorière de Stand Speak Rise Up!.
L’association poursuit trois objectifs : contribuer à mettre fin au viol de guerre, alerter sur le statut et l’avenir des enfants nés du viol, accompagner les survivantes dans leur reconstruction. Son approche, qu’elle qualifie d’holistique, englobe les soins, le soutien psychologique, l’accès à la justice, l’autonomie économique, l’éducation et le logement. Elle s’inspire du modèle du docteur Mukwege, articulé autour de quatre piliers : soins médicaux, soutien psychosocial, assistance juridique et réinsertion socio-économique.
© Stand Speak Rise Up!/Marion Dessard
Stand Speak Rise Up! n’envoie pas d’équipes expatriées sur le terrain. Ses projets passent par des associations locales, souvent dirigées par des survivantes, ou par des partenaires comme TRIAL International et l’Aide internationale de la Croix-Rouge luxembourgeoise. En vertu du principe revendiqué, « Nothing about us, without us », les survivantes sont consultées de la conception à l’évaluation des projets. Selon l’association, plus de 15 000 survivantes et enfants ont été accompagnés depuis 2019 dans 16 pays, parmi lesquels l’Inde, le Nigeria, le Soudan du Sud, l’Afghanistan, la Bosnie-Herzégovine, la République démocratique du Congo, l’Irak et l’Ukraine. Elle indique se financer par des fonds privés, sans subsides publics, et faire auditer ses comptes chaque année.
En octobre, ses appels d’urgence visent en priorité l’Afghanistan et l’est de la RDC. En Afghanistan, l’association cite l’aide alimentaire, la formation de sages-femmes, une salle d’accouchement dans la province de Ghor et le dépistage de la malnutrition. Dans l’est de la RDC, elle finance nourriture, kits de dignité, soins médicaux et psychologiques et mise à l’abri.
Le Conseil de sécurité de l’ONU a reconnu en 2008, par sa résolution 1820, que la violence sexuelle peut constituer une arme ou une tactique de guerre. Selon les circonstances, elle peut aussi constituer un crime de guerre, un crime contre l’humanité ou un élément constitutif du génocide. Le Statut de Rome range explicitement le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, la grossesse forcée et la stérilisation forcée parmi les actes susceptibles de relever de ces crimes.
En 2024, les Nations unies ont vérifié plus de 4 600 cas de violences sexuelles liées aux conflits, en hausse de 25 % sur un an ; 92 % des victimes étaient des femmes ou des filles. Ces chiffres ne recensent que les cas que les mécanismes onusiens ont pu vérifier. Dans les zones de conflit, la peur, la stigmatisation, l’insécurité et l’effondrement des institutions découragent les signalements. L’enjeu porte aujourd’hui sur l’application du droit : accès aux soins et aux réparations, protection des témoins, collecte des preuves et poursuite des auteurs. Stand Speak Rise Up! insiste sur la situation des enfants nés de viols de guerre, exposés au rejet, à l’absence d’identité légale, à la pauvreté et aux obstacles pour accéder à l’école et aux soins.
Photo de couverture : © Stand Speak Rise Up!/Marion Dessard