Martin Boonen
05 March 2026
L’engagement de Paul Grosjean pour le patrimoine bruxellois est une affaire de famille : « Mon père (Pierre Grosjean, ndlr) s’est battu lui-même pour le patrimoine. Il avait créé la Ligue Esthétique Belge, un groupe de pression pour la défense du patrimoine, en 1954, à une époque où la défense du patrimoine ne mobilisait encore personne », rappelle Paul Grosjean, qui précise que le prestigieux comité du quartier du Sablon, souvent cité en référence, ne date, lui, que de 1967.
Journaliste indépendant, ancien rédacteur en chef de la revue Lobby pendant près de quinze ans, fondateur du label Trésors de Bruxelles, Paul Grosjean revendique une approche personnelle du patrimoine : « Ce qui m’intéresse vraiment, c’est de faire du récit. Je ne cherche pas à donner un cours d’histoire de l’architecture ou d’histoire de l’art. Derrière chaque demeure, je tente de trouver une aventure humaine. » Une méthode qui privilégie les personnes (propriétaires, familles, architectes, paysagistes) aux seuls inventaires stylistiques.
© Mireille Roobaert
L’ouvrage trouve son origine dans une série de neuf épisodes publiés dans La Libre Belgique, consacrée aux plus belles demeures bruxelloises. Entre murs et jardins en propose une version augmentée : quinze chapitres étoffés, des demeures disparues et, surtout, le travail photographique de Mireille Roobaert, qui confère au livre une dimension visuelle à part entière.
Paul Grosjean décrit une ville à rebours des grandes capitales européennes. Là où Paris affiche l’uniformité haussmannienne de ses grands boulevards, Bruxelles se caractérise par ses ruptures de gabarit et un certain chaos urbain. « Il peut y avoir un trésor caché entre deux immeubles horribles. C’est la marque bruxelloise : des pépites, mais il faut aller les chercher », résume-t-il. Et de souligner que ce patrimoine ne se concentre pas dans les seuls quartiers attendus : le livre traite aussi d’Anderlecht et de Molenbeek, « pour casser l’image restreinte de ces communes et montrer qu’il y a du patrimoine partout ».
© Mireille Roobaert
L’hôtel Rietz à Molenbeek, maison art déco de la fin des années 1920 située dans le quartier de la gare maritime, en est un exemple. Le patrimoine vert n’est pas en reste : Bruxelles possède des parcs d’une richesse que ses propres habitants sous-estiment, selon l’auteur, et que les Français établis dans la capitale sont souvent les premiers à remarquer.
Mireille Roobaert, qui a passé plus de trente ans à photographier l’architecture à travers le monde (notamment pour L’Éventail), partage ce sentiment de redécouverte. « J’aime maintenant voyager dans ma ville, là où je suis née. C’est une redécouverte », confie la photographe, formée aux Beaux-Arts de Liège et dont le travail d’architecture a couvert des réalisations comme la Royale Belge, le bâtiment Solvay ou des œuvres d’Oscar Niemeyer. « Tout ce patrimoine, c’est nous », ajoute-t-elle, évoquant une « redécouverte de ma ville avec 33 ans d’expérience en photographie ».
Le livre repose sur une complémentarité assumée. « Je suis la plume, elle est l’œil. On fait un duo », résume Paul Grosjean. Mireille Roobaert prolonge l’idée avec ses propres mots : « Lui écrit avec les mots, moi j’écris avec la lumière. C’est un complément, le bon équilibre ». « On connaît notre intérêt mutuel pour le patrimoine. Il n’a pas dû beaucoup batailler pour me convaincre », reconnaît la photographe.
Le processus de travail est structuré : Paul Grosjean rédige ses textes en amont et les transmet à Mireille Roobaert avant les prises de vue, afin que ses images correspondent au récit. La photographe livre ensuite un matériel abondant. Olivier de Patoul, éditeur chez Aparté, a d’ailleurs confié que le livre comptait initialement moins de pages : « Au fur et à mesure que je rendais les photos, ils voulaient les mettre dans le livre », se souvient Mireille Roobaert. La photo de couverture, prise dans la salle à manger du musée Van Buuren, illustre selon Paul Grosjean « parfaitement l’idée ‘entre murs et jardins’ ».
© Mireille Roobaert
L’un des enjeux du projet est précisément de rendre visible ce qui ne l’est pas. Paul Grosjean le formule sans détour : « Elle permet au public d’accéder, à travers son œil et sa photographie, à des lieux quasiment inaccessibles ». Mireille Roobaert, elle, parle d’une expérience presque physique : « C’est comme donner les clés de certains lieux. Je trouve ça assez magique ».
Le Palais Stoclet, bien inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, chef-d’œuvre de l’art nouveau autrichien du début du XXe siècle, reste ainsi fermé au public faute de projet d’ouverture de la part des descendants. L’hôtel Herrera, résidence officielle du ministre-président de la Flandre, n’est pas davantage accessible, malgré son statut de bien public. Paul Grosjean plaide pour un dialogue entre privé et pouvoirs publics, citant l’hôtel Solvay (désormais musée sur l’avenue Louise) comme modèle de compromis, avec ses conditions de visite strictes.
© Mireille Roobaert
Pour Mireille Roobaert, l’émotion atteint son comble dans ces lieux chargés d’histoire. Elle évoque Val Duchesse, domaine de la donation royale où fut négocié le traité de Rome fondateur de l’Union européenne : « Quand je me suis retrouvée dans cette pièce, j’avoue que j’ai ressenti quelque chose de particulier. Au-delà de l’histoire de son pays et de sa ville, c’est une dimension supplémentaire : c’est l’Europe entière ». Elle évoque aussi avec une intensité particulière le musée Maurice Carême à Anderlecht, où la maison du poète, restée intacte, conserve jusqu’à son petit calendrier mécanique arrêté au jour de sa mort.
Le livre ne se veut pas un panthéon figé. À la demande de l’éditeur, Paul Grosjean a intégré des demeures disparues pour rappeler les ravages de la bruxellisation. L’hôtel Aubecq, conçu par Victor Horta, détruit en 1950 pour un immeuble à appartements ; l’hôtel d’Ursel, chef-d’œuvre du XVIIIe siècle rasé en 1960 pour l’hôtel Westbury, lui-même depuis démoli ; la Maison du Peuple, dont la destruction en 1965 a provoqué un électrochoc. « Je ne voulais pas être ultra-positif, je voulais quand même rappeler qu’on a aussi détruit malheureusement », assume l’auteur, qui regrette notamment l’absence de plaque commémorative à l’emplacement de l’hôtel d’Ursel.
© Mireille Roobaert
Les leçons du passé ont-elles été tirées ? Paul Grosjean se montre plutôt positif, rendant hommage au travail d’inventaire réalisé par Urban Brussels et la Commission Royale des Monuments. La plateforme patrimoine.brussels offre désormais une fiche détaillée pour chaque bâtiment répertorié. Mais il pointe un possible retour de balancier : « On est peut-être passé d’un extrême à l’autre : d’une époque où on détruisait à tour de bras à une époque où on bloque peut-être trop vite certains bâtiments ».
Mireille Roobaert observe une évolution favorable du rapport des Bruxellois à leur patrimoine. « Il y a une conscience patrimoniale qui est plus présente qu’avant. J’ai l’impression que les gens sont plus attachés à cette identification, donc on préserve mieux les bâtiments de notre ville », estime-t-elle, citant en exemple la rénovation respectueuse de la Royale Belge ou la transformation en cours de l’Aegidium, reprise par l’architecte Lionel Jadot. « La ville, c’est le décorum de nos existences », formule-t-elle. Elle évoque également le projet du Conservatoire royal de musique, 20 000 m² destinés à la création musicale et à la formation, comme signe de cette dynamique.
Paul Grosjean inscrit cette réflexion dans une perspective plus large. Il rappelle le rôle structurant de la famille royale dans l’histoire du patrimoine résidentiel bruxellois, un fil conducteur qui traverse la plupart des chapitres de l’ouvrage. Le domaine d’Argenteuil, 780 hectares à son apogée, créé par Ferdinand Meeûs, gouverneur de la Société Générale sous Léopold Ier, en est une illustration. Le parc Tournai-Solvay, que les spécialistes considèrent comme le plus beau parc public de Bruxelles, a failli disparaître au début des années 1980 sous la pression immobilière avant d’être sauvé par la mobilisation citoyenne.
© Mireille Roobaert
L’art nouveau occupe évidemment une place centrale. « L’art nouveau, dans le monde, est né en quelques rues près de la place Louise, à Bruxelles », rappelle Paul Grosjean, citant le choc esthétique vécu par Hector Guimard en découvrant l’hôtel Tassel de Victor Horta. Mais l’auteur invite à dépasser ce seul prisme : « Victor Horta ne devrait pas être l’arbre qui cache la forêt ». Le patrimoine bruxellois, à l’en croire, est bien plus vaste que ses icônes consacrées.
Un deuxième tome est déjà prévu. Les deux auteurs évoquent un stock de demeures d’exception encore inexplorées, et Mireille Roobaert confirme avoir déjà reçu une liste de nouvelles adresses. Preuve que le patrimoine résidentiel bruxellois n’a pas encore livré tous ses secrets.
Parallèlement à son travail pour la presse et l’édition, Mireille Roobaert développe une activité d’éditions fine art : des tirages photographiques en série très limitée (cinq exemplaires) issus de ses projets patrimoniaux. La démarche dépasse la seule diffusion artistique : une partie des recettes des premiers tirages est reversée à des structures liées au patrimoine, comme les Amis du Conservatoire royal de musique, contribuant ainsi au financement de rénovations.
Cette pratique s’inscrit dans la continuité d’une carrière artistique marquée par la série Les Iris de la Forêt, dont des œuvres ont été présentées chez Christie’s et à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth. « Parfois, les photos ont des finalités au-delà du simple partage : elles continuent à contribuer à une amélioration du patrimoine par différents chemins », explique la photographe.
Photo de couverture : © Mireille Roobaert
Livre
Entre murs et jardins
Auteurs
Texte : Paul Grosjean
Photographies : Mireille Roobaert
Éditeur
Aparté
Sortie
Décembre 2025
Sur internet
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