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Christophe Vachaudez

20 May 2023

© Bruno Ehrs

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Après avoir redonné vie au château du Champ de Bataille, aujourd’hui surnommé “le Versailles normand”, l’avoir doté de somptueux jardins et d’un palais indien, le célèbre décorateur s’est fixé un nouveau défi, italien cette fois. En adepte du Grand Tour, il s’est plu à herboriser, parcourant la péninsule de pied en cap, collectionnant de façon compulsive mille précieux trésors. Manquait juste un lieu à la hauteur de cette passion qui l’anime, cette quête du beau si puissamment chevillée au corps. Ses pas le conduisirent à Noto, une cité qui fleure bon le baroque.

© Ambroise Tezenas

© Ambroise Tezenas

Complètement dévastée par un violent tremblement de terre le 9 janvier 1693, elle sera entièrement reconstruite dans ce style grandiloquent qui vit intensément ses derniers feux. Comment résister à ce décor de calcaire blond éclaboussé de lumière, à ces façades ornementées qui s’enflamment au soleil couchant ? Aux alentours, un monastère en ruines, abandonné depuis la sinistre date, sommeille au beau milieu de terres en friche et de frondaisons centenaires. Il occupe une légère éminence d’où l’on devine, au loin, les clochers embrumés de Noto.

© Ambroise Tezenas

© Ambroise Tezenas

De l’autre côté, le regard se perd dans le bleu méditerranéen. Il suffit d’imaginer… et Jacques Garcia, conquis, se projette déjà, l’esprit ailleurs. Les idées se télescopent. Il a enfin trouvé le lieu tant espéré. Tout reste à bâtir mais, en prologue, des fouilles mettent au jour de touchants vestiges, car l’antiquité du lieu ne fait aucun doute.

Le faste des palais italiens

© Bruno Ehrs

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La tâche semble gigantesque, mais rien n’arrête l’illustre maître décorateur qui contacte bientôt les meilleurs artisans. Le chantier va s’étaler des mois durant et le résultat dépasse toutes les espérances. Une fois le seuil franchi, l’opulence s’invite, naturelle et étourdissante, une immersion triomphale dans le raffinement de l’Italie princière. Les références se croisent et fusionnent pour sublimer une recréation magique qui, dans la grande galerie, atteint la perfection. Cet espace qui correspond sans doute à l’ancienne salle conventuelle évoque à dessein les palais Colonna, Doria-Pamphilj et Pallavicini Rospigliosi, trois chefs-d’œuvre d’architecture chers à Jacques Garcia.

© Bruno Ehrs

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Des pilastres sommés d’aigles éployées rythment les murs qui disparaissent sous une série de quatre tapisseries flamandes dépeignant les amours de Marc-Antoine et de Cléopâtre. Trois peintures du XVIIe siècle content l’histoire de sainte Hélène qui a donné son nom à la villa, comme un hommage à la mère de l’empereur Constantin qui, de Jérusalem à Rome, a dû passer par la Sicile pour rapporter les reliques de la Vraie Croix. Des bustes antiques occupent les niches par-dessus les portes ou ponctuent la perspective, sommant colonnes et gaines, en alternance avec des porcelaines d’Imari, des guéridons aux ceintures chantournées et des canapés aux velours soyeux. Comme il était de coutume, un siège richement brodé voisinant l’âtre était destiné au Pape, en cas de visite impromptue.

© Bruno Ehrs

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Le grand salon prolonge ce moment de grâce. Des effigies du roi des Deux-Siciles, Ferdinand Ier, et de son épouse Marie-Caroline, une sœur de Marie-Antoinette, côtoient des boiseries peintes de motifs floraux procédant du palais Biscari, à Catane. Quatre chaises du palais Pallavicini Rospligliosi, un canapé de la collection Bruni Tedeschi et des cantonnières de Trapani en fines marqueteries de perles de verre complètent un mobilier qui s’énorgueillit d’un secrétaire renfermant une collection de coraux de Trapani. Une corniche ponctuée de coquilles et d’animaux fantastiques frangent le plafond, alors que le sol s’habille d’un remarquable pavement en majolique provenant du palais Nicolaci à Noto.

Jordaens, Cassas et Vlaminck

© Bruno Ehrs

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Dans le salon vert, Jacques Garcia a déployé un précieux ensemble de boiseries trouvées à Catane et datées du milieu du XVIIIe siècle. Un lustre en verre vénitien, une cheminée en céramique de Caltagirone et une commode rocaille estampillée de l’ébéniste parisien Pierre Garnier voisinent avec une table de nuit à bascule incrustée de marbre et de lapis-lazuli destinée à la reine Marie-Caroline pour son pavillon chinois du parc de la Favorite, à Palerme. Mais que serait un appartement sans chambre ? Dans la sienne, Jacques Garcia a réuni les souvenirs d’un parcours improbable, autant de madeleines de Proust de cet esthète perfectionniste : un paysage de Maurice de Vlaminck, un portrait du peintre Henri-François Riesener ou encore un profil d’homme de Rosalba Carriera.

© Bruno Ehrs

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Autour du lit à baldaquin, les chaises en acajou signées Jacob-Desmalter ont appartenu à Joachim Murat, tandis que la table à écrire pliante et son cartonnier servirent à Turgot, le contrôleur général des finances du roi Louis XVI. De dimensions modestes, le salon de l’alcôve exhale la douceur de vivre de la noblesse d’antan. Un pékin fleuri, retissé d’après un métrage intact retrouvé au château d’Abondant, couvre murs, sièges et portières, formant un écrin parfait pour les nombreux tableaux de ruines signés Louis-François Cassas, un artiste très apprécié du maître des lieux.

© Bruno Ehrs

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Jacques Garcia a coutume d’y prendre son petit-déjeuner, après avoir profité de la salle de bains digne des thermes les plus raffinés avec ses médaillons et moulures ornant les parois de marbre gris. Placée sous la voûte, une toile de Jacques Jordaens dépeignant Neptune et Amphitrite capte d’emblée le regard qui se reporte ensuite vers la baignoire en marbre aux pieds léonins, le guéridon aux victoires ailées et les sièges tapissés de peaux de léopard.

Couronnement de cette succession merveilleuse, le maître-autel théâtral de la chapelle, parangon du baroque sicilien acheté à Londres. Mis en valeur par des flots de velours cramoisi, il a reçu un fastueux cadre en argent massif trouvé à Bruxelles en l’an 2000. Des statues, elles aussi en argent, des mitres brochées, des candélabres et des bustes romains participent à cette mise en scène magnifiée par un imposant lustre en argent marqué d’un double V signifiant Versailles !

© Bruno Ehrs

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Loin d’être terminée, la visite révèle des terrasses intimes rehaussées d’antiques, avant de se poursuivre en contrebas de la villa où un long bassin gardé par une Vénus anadyomène guide nos pas vers la majestueuse façade d’un temple antique, entrée surprise d’un appartement confidentiel. Passé les colonnes, le chant d’une fontaine résonne dans un vestibule dont les murs en verre peint rappellent la nymphée du jardin souterrain de la villa Livia à Rome. La pièce donne accès à la chambre Empire, dont le mobilier se marie à ravir avec les tentures noir et or à motif de joueuse de flûte et à la chambre Art déco aux harmonies parme et or, où ont été disposés un lit en acajou aux courbes langoureuses et du rare mobilier signé Armand-Albert Rateau.

© Bruno Ehrs

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Au-dehors, la coupole rouge d’une chapelle concentre les influences musulmanes, normandes et byzantines de la Sicile millénaire. Elle introduit fort à propos un autre complexe, capriccio de Jacques Garcia. Ce “mont des Oliviers” ressemble au couvent disparu des Derviches de Tripoli, au Liban. Dans le parc, des pins parasols de 400 ans disputent la vedette aux palmiers, à un myrte de 800 ans et aux vénérables oliviers millénaires formant, au loin, une impressionnante cathédrale végétale. Une maison s’y abrite, entièrement rénovée par Jacques Garcia qui illustre ici sa dilection pour une modernité revisitée, colorée, subtile et foisonnante. Même conception pour la décoration de l’Ermitage papal, autre maison d’invités du parc. Tout autour, un système d’irrigation moderne a redonné vie aux cultures en terrasses, bordées de murets en pierre. Si la Jérusalem céleste existe, on peut presque la trouver ici, au cœur de ce miracle sicilien !

Raoul Dufy gouache sur papier

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