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Corinne Le Brun

09 August 2021

© DR

Eventail.be - Onoda est-il un héros ?
Arthur Harari - Je le trouve à la fois courageux et lâche. Cette contradiction était très stimulante pour moi car il ne veut pas mourir et en même temps il est dans la négation que peu de gens ont faite. Son histoire dépasse les questions strictement morales. Onoda refuse toujours ce qu'on lui dit du monde mais il attend toujours quelque chose. Il souhaite qu'on vienne donner raison à sa croyance et la seule personne qui puisse le faire c'est lui-même. Une fois qu'il a perdu son dernier camarade il ne peut que l'imaginer pour ne pas être seul et la seule autre personne qui pourrait venir il finit par sentir que c'est lui-même. Il est dans une solitude absolue.

- Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce personnage hors du commun si éloigné de vous ?
- Cette histoire devait être racontée. Je voulais faire un film d'aventures. Mon père m'a fait découvrir Onoda. Il se souvenait de son retour au Japon, en 1974. Ce fut un événement mondial même s'il y avait d'autres soldats japonais restants. La question du refus d'accepter la réalité m'a sauté aux yeux. Onoda ne croit qu'à une seule chose: un autre monde qu'il a fabriqué. Je trouvais intéressant d'essayer de me mettre aux côtés de ce personnage pour essayer de comprendre ce qu'était ce monde-là et cette réalité qui n'était pas moins réelle que l'autre. Il devient le maître de son royaume, de sa tête, en fait. À dix-huit ans, Hirô Onoda, en conflit avec sa famille, se rendit en Chine orientale (alors occupée par le Japon) pendant deux ans. Lors de la seconde guerre sino-japonaise, il revint au Japon pour devenir soldat. Son retour au Japon trente ans plus tard fut un moment assez confus du Japon. Aujourd'hui, Onoda est toujours en mémoire, y compris chez les (jeunes) acteurs du film. Je me sens très proche de lui, de son humanité. Comme un enfant, Onoda s'invente un autre monde. J'aurais voulu vivre son expérience extraordinaire.

Portrait d'Arthur Harari, réalisateur du film Onoda
Le réalisateur Arthur Harari © DR

- Vous avez choisi l'acteur Kanji Tsuda pour incarner Onoda âgé. Pourquoi ?
- Je l'avais découvert dans de film de Kiyoshi Kurosawa - "La sonate de Tokyo",2008, ndlr - où je l'avais trouvé extraordinaire. Habitué aux seconds rôles, il n'a jamais incarné un personnage aussi important que celui d'Onoda. Pendant les essais, sa ressemblance avec Onoda était frappante pour moi, elle l'était encore plus quand il a perdu du poids et s'est rasé la tête. Au fil du tournage, il y a eu une sorte de fusion entre lui et le personnage. Un état physique et spirituel très beau et qui, en tout cas, correspondait à ce que j'imaginais d'Onoda.

Une scène du film Onoda du réalisateur Arthur Harari
© DR 

- Avec ce projet français et assez fou, comment avez-vous réussi à convaincre un producteur ?
- Il a été tout de suite convaincu. Le sujet était très porteur. Mon frère (Tom Harari, directeur de la photographie, ndlr) et le monteur sont venus très vite dans mon désir et mon projet. Plus que les mémoires d'Onoda ("Au nom du Japon", Hirô Onoda, Ed. La Manufacture des Livres, 2020, ndlr1) que j'ai lues plus tard, je me suis inspiré du livre remarquable "Onoda Seul en guerre dans la jungle, 1944-1974" (Arthaud poche, 2020, ndlr) écrit par deux Français Bernard Cendron et Gérard Chenu. J'y ai trouvé une construction temporelle éclatée qui rendait le vertige du temps et aussi la dimension de rêve. « Vous avez été heureux sur cette île ? Pas une seule journée » avait répondu Onoda en conférence de presse. Ce qui me semblait inconcevable. Comment raconter un voyage intérieur qui possiblement raconte aussi une histoire de beauté ? L'écriture est complexe surtout quand il s'agit de récupérer des faits réels. On a essayé de comprendre le personnage. Cette fable-là parle aussi de nous, du monde dont on a hérité et hélas aussi du monde qu'on laisse à nos enfants.

L'équipe du film Onoda du réalisateur Arthur Harari à Cannes
L'équipe du film © DR 

- Comment s'est déroulé le tournage ?
- Le défi était de trouver directement des décors qui dégageaient la sauvagerie qu'on cherchait. On s'est baladés dans des coins assez reculés. La jungle a une dimension assez métaphorique. Elle était autant présente dans la tête d'Onoda que dans le réel. Notre démarche n'est pas juste documentaire. C'est aussi une construction et une longue préparation. Le tournage a démarré à la fin de la mousson. Pour la pluie qui a un rôle narratif important, nous avons utilisé la dimension artificielle du cinéma. Tout le travail consistait à arriver à une sensation de réel, d'immersion et de naturel. On arrivait à se comprendre au-delà de l'obstacle de la langue. Nous avions un excellent interprète.


Onoda, 10 000 nuits dans la jungle
De Arthur Harari
Avec Kanji Tsuda, Tetsuya Chiba, Shinsuke Kato
En salle

1 : Titre original : "Ma guerre de trente ans sur l'île de Lubang", 1974. Les mémoires d'Onoda sont un best-seller.

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